De la misère humaine en milieu publicitaire

21 février 2011

Voici un extrait de texte qui vient du livre écrit par le Groupe Marcuse, c’est-à-dire le Mouvement Autonome de Réflexion Critique à l’Usage des Survivants de l’Economie. C’est un groupe de jeunes chercheurs. Ce passage est extrait du livre De la misère humaine en milieu publicitaire, sous titré : Comment le monde se meurt de notre mode de vie. (La Découverte, Paris, 2004).

« Sa fonction [la publicité] est donc bien différente, dans les sociétés hyper-industrialisées, de celle dont elle était investie à d’autres époques, lorsqu’elle servait de machine de guerre contre la culture populaire. Il fallait, alors, éliminer les valeurs et les usages qui entravaient le déploiement de la marchandise dans la vie quotidienne. Cette bataille culturelle semble gagnée. Mais la publicité n’en reste pas moins nécessaire pour appuyer la marchandisation des pans de l’existence qui ne l’étaient pas encore (sécurité privée, épargne-retraite en Bourse, relations amoureuses, etc.). Et elle sera toujours là, avec ses stratégies désormais aguerries, pour faire tomber les dernières barrières morales et présenter comme « naturelles et allant de soi » les innovations les plus détestables : la marchandisation des relations de voisinage, de la procréation, de la vie… rendue de toute façon inévitable par la dégradation effective, du fait du développement industriel, de ces ultimes espaces qu’il n’avait pas encore investis. Aujourd’hui, c’est cette dernière dynamique, qui explique l’intensification du consumérisme. Les contraintes matérielles ne nous laissent la plupart du temps pas le choix. La substitution de l’univers marchand à l’ancien monde familier semble à bien des égards achevée. On peut difficilement se passer de voiture, s’approvisionner ailleurs qu’au supermarché, et aménager son quotidien autrement qu’avec les marchandises fournies par la grande industrie. Celle-ci a fait le vide autour d’elle, et tout le monde en est devenu dépendant. A ce titre, la publicité n’est plus un élément déterminant de l’industrialisation du monde. Il n’est même plus besoin, pour imposer le consumérisme, de convaincre de son bien-fondé. C’est plutôt pour maquiller ce triomphe du capitalisme que la publicité demeure plus que jamais nécessaire. Elle nous invite, en habillant le nihilisme marchand d’un semblant d’esthétique, à célébrer après-coup son avancée destructrice. En remplissant le vide engendré par l’Economie, la publicité entérine sa victoire. Par son déferlement elle valide et clôt, sur le plan sensoriel et imaginaire, le remodelage industriel du monde. Elle participe pleinement à cette ambiance synthétique qui nous suit partout, quelque soit notre activité, générant un bruit de fond permanent qui martèle au fond toujours le même ordre : « il n’y a pas d’en dehors ». Dans Brazil, le film de Terry Giliam, les panneaux publicitaires plantés au bord des routes empêchent les automobilistes de porter leur regard au-delà d’eux, sur le paysage non urbanisé et la nature. Ils bouchent l’horizon de conscience en l’encombrant de marchandises. Mais ce film révèle aussi une seconde fonction de la publicité contemporaine : cet en dehors est un désert, celui là même que produit ce mode de vie dont les publicitaires nous font l’apologie. En instillant continûment en nous la certitude qu’il n’y a pas d’autres mondes possibles, ni même souhaitables, et en masquant l’étendue du désastre, la publicité désamorce tout ce qui pourrait conduire à une contestation du monde industriel, et même plus : elle canalise le mécontentement qu’il suscite vers des exutoires marchands qui favorisent son développement (voyage sous les tropiques, médicaments, calmants, club de gym, jeux de hasards, etc.), et nous détourne de toute réflexion sur la vie que nous sommes forcés de mener. Terry Gilliam l’avait compris : au-delà de ses prétentions commerciales, c’est une véritable propagande. » (p.74-75-76).

Publicités

Eloge de l’oisiveté

30 juin 2010

Voici deux extraits de texte qui proviennent d’un petit ouvrage de Bertrand Russel, « Éloge de l’oisiveté« . (Disponible aux éditions Allia). Ce texte paru en 1932 est riche d’enseignement et souligne avec force que l’emprise de la consommation et de la production n’ont cessé de croître au sein du monde social.


« Supposons qu’à un moment donné, un certains nombre de gens travaillent à fabriquer des épingles. Ils fabriquent autant d’épingles qu’il en faut dans le monde entier, en travaillant, disons, huit heures par jour. Quelqu’un met au point une invention qui permet au même nombre de personnes de faire deux fois plus d’épingles qu’auparavant. Bien, mais le monde n’a pas besoin de deux fois plus d’épingles : les épingles sont déja si bon marché qu’on en achètera quère d’avantage même si elles coûtes moins cher. Dans un monde raisonnable, tous ceux qui sont employés dans cette industrie se mettraient à travailler quatre heures par jour plutôt que huit, et tout irait comme avant. Mais dans le monde réel, on craindrait que cela ne démoralise les travailleurs. Les gens continuent donc à travailler huit heures par jour, il y a trop d’épingles, des employeurs font faillite, et la moitié des ouvriers perdent leur emploi. Au bout du compte, la somme de loisir est la même dans ce cas-ci que dans l’autre, sauf que la moitié des individus concernés en sont réduits à l’oisiveté totale, tandis que l’autre moitié continue à trop travailler. On garantit ainsi que le loisir, par ailleurs inévitable, sera cause de misère pour tout le monde plutôt que d’être une source de bonheur universel. Peut-on imaginer plus absurde ? » (p. 20)


« Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison de persévérer dans notre bêtise indéfiniment » (p. 38)

Bertrand Russel, Éloge de l’oisiveté, Editions Allia.

n.b : le traducteur, Michel Parmentier, précise que les termes « oisiveté » et « loisir » ne permettent pas de saisir précisément la notion évoqué par Russel. Ils ne sont pas aussi proche que la notion latine : « otium ». Pour ma part, je pense que « l’oisiveté » chez Russel ne consiste pas à aller consommer le dimanche, mais plutôt à investir un temps non productif économiquement : par exemple, faire de la musique avec des amis !

La déprime

19 avril 2010

L’Extrait de texte qui suit a été publié par le journal La Décroissance, paru en septembre 2007 (p.14), et a été écris par Yannis Youlountas (Philosophe, poète, qui fut porte parole de la campagne de José Bové en 2007). Mr Youlountas répond à la question  suivante : Comment ne pas céder à la déprime ?

 » […]Quand elle survient, la déprime a quelque chose à nous dire. Quelque chose à propos du monde et de nous même. Quelque chose qui vient du plus profond de notre jugement, comme une source. Ne vaut-il pas mieux la remonter que la boucher ? Et, par la suite, peut être l’optimiser comme avec une dynamo pour redoubler d’énergie ? La tristesse et le désespoir sont de puissantes sensations et les fruits de réflexions abyssales sur le sens de la vie. C’est pourquoi elles peuvent être des étapes salutaires. Des étapes que notre système de pensée actuel diabolise et nous incite à éviter à tout prix et par tous les moyens. Des étapes qui sont des portes ouvertes sur une autre vision du monde et sur nous même. Parce que fondé sur la peur, notre système nous enseigne que ce sont là les bords du monde, qu’il n’y a rien au-delà, que toute déprime est mortifère, qu’elle n’a rien à dire et ne conduit nul part ; qu’il nous faut privilégier  » la conscience ensoleillée  » moquée par Artaud, qu’il ne faut pas se  » pencher  » sur nos problèmes au risque de tomber de haut et, peut-être, de nous révolter ; qu’il nous faut rester assis confortablement pendant que la Terre et les trois quarts de l’humanité sont à genoux, dans le crépitement de rires et des applaudissments télévisés.

Au-delà de cette barrière de nuages pluvieux, que découvre-t-on ? Que le vrai confort est inconfortable, que la paix est un combat, la vérité un débat, le droit une lutte et la joie de vivre un désespoir sublimé. Que tout n’est que paradoxe et que le doute est le précurseur de la pensée.  Que la résistance est d’autant plus généreuse qu’elle est motivée par la dignité plus que par l’espérance, c’est-à-dire par un principe plus que par un pari. Quelles valeurs auraient nos actes s’ils n’étaient guidés que par le calcul de leur chance de réussite et de leurs taux d’intérets ? L’espérance n’est donc pas du tout une nécessité contrairement à la lucidité.En tant que voix muette du doute et de la désillusion que la raison peine à entendre, la déprime est donc non seulement utile mais aussi indispensable à l’épanouissement humain. La joie de vivre ne peut être un état stable et permanent sans tomber dans la caricature d’un bonheur béat et autiste. N’y aurait-il pas dans la déprime une métaphore de la Décroissance pour mieux rebondire et rechercher la vérité ? « 

« Qu’un tel travail constitue la meilleure des polices… »

28 mars 2010
[espace]
« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume un extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le « travailleur », justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’« individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum« .


NIETZSCHE

Aurore, §. 173, éd. Gallimard, coll. « Idées ».

« Sur le concept d’histoire »

25 janvier 2010

Je voudrais ici aborder un écueil que nous rencontrons souvent parmi nos contemporains, et qui a été critiqué il y a presque 70 ans de cela par Walter Benjamin. Cet écueil concerne notre rapport à l’histoire, et se manifeste dans des expressions telles que : « comment cela est-il encore possible en 2009 ? » ; « «comment peut-on voir ça au 21e siècle ? » ; « c’est indigne de notre époque » ; « ces pratiques sont d’un autre âge ! » ; etc.

Les personnes utilisant ces expressions s’offusquent face à une injustice ou un acte barbare au nom d’un critère historique : notre époque ne peut être confrontée à telle ou telle injustice car nous sommes civilisés, et nous avons laissé la barbarie derrière nous. Ce raisonnement implique une conception téléologique de l’Histoire, c’est-à-dire une conception qui voit l’Histoire comme tendant naturellement, intrinsèquement vers le « Bien ».

Cette conception de l’Histoire, Walter Benjamin la dénonçait déjà en 1940 quand des gens considéraient le fascisme en Europe comme étant d’un autre âge. « Celui-ci [le fascisme] garde au contraire toutes ses chances, face à des adversaires qui s’opposent à lui au nom du progrès, compris comme une norme historique. – S’effarer que les évènements que nous vivons soient « encore » possibles au XXe siècle, c’est marquer un étonnement qui n’a rien de philosophique. Un tel étonnement n’a rien d’une connaissance, si ce n’est à comprendre que la conception de l’histoire d’où il découle n’est pas tenable ». Walter Benjamin, Œuvres III, Gallimard, Sur le concept d’histoire, p. 433.

S’il est bien sûr fondamentale que s’indigner face à l’injustice, au fascisme ou quelque forme que ce soit de barbarie, cela ne peut se faire à partir d’un critère qui conçoit l’histoire comme tendant naturellement vers le « Bien » ou le « progrès ». Les événements qui ont suivi le texte de Benjamin le prouve : le 20e siècle a été un des siècles les plus barbare que l’humanité ait connue.

L’histoire ne tend pas – en elle-même – vers le « Bien » ; et les progrès que nous pouvons connaître sont le fruit de luttes, de combats menés par des hommes et des femmes qui défendent des valeurs. Cela implique donc un combat permanent, une vigilance quotidienne sans cesse renouvelée face à ce qui nous menace et nous oppresse.

Il s’agit de rompre avec un système qui nous détruit…

22 octobre 2009

« Aujourd’hui, c’est l’empire des multinationales qui implose sous nos yeux, et la plupart continuent à se lamenter plutôt que de mettre en place une société où la solidarité et le bien commun seraient restaurés. Il s’agit de rompre avec un système qui nous détruit et de bâtir des collectivités et un environnement où il sera donné de commencer à vivre.  […]

En dépit de la répression meurtrière, des exactions et des tortures, la résistance n’a pas cessé à Oaxaca. Le feu est entretenu sous la cendre. Le mouvement des barricadiers, des libertaires et des communautés indiennes s’est débarassé des ordures gauchistes – lélino-trotskysto-maoïstes – qui prétendaient récupérer le mouvement. Les choses sont claires et quand le combat reprendra, il sera sans crainte et sans ambiguïté. En revanche, en Europe, où l’on ne fusille plus personne, ce qui domine c’est la peur et la servitude volontaire. Le système financier s’écroule et les gens sont encore prêts à payer leurs impôts pour renflouer les caisses vidées par les escrocs qu’ils ont portés à la tête des Etats. Ici, à la différence d’Oaxaca, les citoyens élisent le boucher qui les conduira à l’abattoir. »

Raoul Vaneigem, octobre 2008.

émeutes

Des extrêmes

6 septembre 2009

C’est un axiome bien connu : il ne faut pas employer le vocabulaire des adversaires. Or, s’il est bien un terme qui les sert, c’est celui d’extrême. Que l’on considère des positions globales sur l’échiquier politique (extrême droite, extrême gauche), ou des prises de positions particulières, sur tel ou tel sujet ; le terme extrême est absolument stérile.

Désigner des convictions politiques comme extrêmes, c’est renvoyer implicitement à une pondération de la social-démocratie (PS, Vert, Modem, UMP, PC…). Or, le PS ou l’UMP sont les forces politiques qui « gèrent » le système, le maintienne et le reproduise. Ce même système qui nous conduit droit dans le mur sur le plan environnemental (notamment). Ainsi, du point de vue écologique, le maintien du système actuel pourrait être considéré, selon la coutume en vigueur, comme extrême… On voit que l’idée d’extrême est fluctuante. Elle ne fait qu’exprimer une position : en fonction du point de vue adopté, la notion d’extrémisme se déplace !

En outre, le terme extrême permet de renvoyer dans les cordes des positions politiques, sans parler de politique. Si certaines positions considérées comme extrêmes sont effectivement condamnables, cette condamnation doit s’opérer par le discours et l’argumentation. Il faut démontrer que les positions adverses sont inconséquentes, et non brandir des mots épouvantails. Des mots épouvantails comme extrémisme, ayatollah vert, fondamentaliste, terroriste, etc. Mots qui font davantage appel à la répétition qu’à l’explication, à l’émotion qu’à la raison.

C’est pourquoi, même les gens trouvant dans l’auto-appellation d’extrême gauche une fin en soi, brandissant ce terme comme une bannière de vérité, ne font en réalité que servir les conservateurs sociaux-démocrates. Dans le terme même qui les désigne, ils impliquent que « les autres » sont pondérés et raisonnables.

Ainsi, pour aller plus loin, Raoul Vaneigem nous rappelle que le terme même de décroissance est encore trop déterminé par ce qu’il condamne : l’économie libérale mondialisée. « Il n’y a pas d’hérésie sans orthodoxie. Le dogme prête son sens aux déviances et les définit par rapport à lui. Le danger de la théorie de la décroissance, c’est qu’elle implique une relation privilégiée avec l’économie alors que l’instauration d’une société véritablement humaine postule la fin de l’économie comme forme d’organisation dominante ; je veux dire la fin d’une économie fondée sur l’exploitation de la nature et de l’homme, et le dépassement d’une économie axée sur un nouveau contrat avec la nature, source d’énergies gratuites et inépuisables » Raoul Vaneigem, La Décroissance, Juin 2009, p.5.

Manuel de l’antitourisme

2 août 2009

Je profites du mois d’août pour partager un extrait de l’excellent petit livre Manuel de l’antitourisme, de Rodolphe Christin, aux éditions Yago, 2008 (ici p. 68-69).

« Nous vivons sous le signe de la mise en production du monde. Celle-ci déploie un imaginaire qui modèlise et rend monnayables espace, rencontres, découvertes, expériences. Ainsi la vie devient une suite d’achats, une trajectoire de péage en péage. Où que l’on soit, l’esprit du tout économique nous inocule la fièvre acheteuse.

http://www.photos-pour-tous.com/photo-53.html

Le tourisme n’éhappe en rien à cette tendance. Pire, il tend à l’appliquer sous toutes les latitudes tout en parlant d’évasion et de contrées préservées. Il ancre sa supercherie sur nos irréductibles désirs. Tandis que des expériences deviennent de facto difficiles, voire impossibles, leur désir demeure, cherchant des vides où exister. Or, les vides s’amenuisent, les taches blanches disparaissent ; cette caractéristique de l’époque frappe de front l’esprit voyageur, pris dans le filet d’un monde étroitement canalisé, administré, cadastré.

L’administration et le management sont des formes contemporaines de colonisation appliquées non seulement à l’extérieur de nos frontières mais aussi à l’intérieur de notre conscience. Elles organisent, armées de méthodes scientifiques ou pseudo-scientifiques, le cadastrage des réalités objectives mais aussi des subjectivités individuelles, dans une entreprise d’infiltration procédurale quasiment totalitaire. Totalitaire car elle entend s’appliquer à tous les domaines de l’existence ; elle outrepasse même les frontières public/privé lorsque non seulement la vie sociale est concernée, mais aussi notre vie intime. Si besoin, des coachs certifiés vous aideront pour cela, outillés d’un arsenal de recettes en tout genre. Ils vous accompagneront dans la vie, avec eux vous devrendrez meilleur… Meilleur parent, meilleur amant, meilleur travailleur, meilleur en tout et partout. C’est ainsi qu’il nous faut apprendre à gérer jusqu’à nos émotions et chercher la performance en toute chose, de notre apparence jusque dans le coeur de notre relation à l’autre.

L’universalisation des fins (croître et se développer) comme des moyens techniques pour les atteindre et des critères d’évaluation des résultats, brouille si bien les notions traditionnelles extérieur/intérieur, dehors/dedans, que l’Occident est désormais partout. Celui-ci est parfaitement délocalisé car disséminé dans toutes les consciences, sur tous les continents.

Cette grande domestication, qui étend un mode d’organisation universaliste à toutes les sociétés, je l’appelle le management du monde. Le management, c’est-à-dire la somme des diverses méthodologies utillisées pour diriger des hommes et des projets. »

Révoltes silencieuses

24 juillet 2009

Loin des douceurs matérielles, des centrales syndicales, des caméras et des micros, des postes qui rapportent, d’une gauche moribonde ou d’une écologie libérale… nous sommes de plus en plus nombreux à nous désaffilier, à déserter, à faire la grève du travail, de la consommation, de la possession ou du pouvoir… qu’il soit médiatique, politique ou matériel.

Toujours plus nombreux, nous nous débarrassons des rêves mortifères d’une société qui n’offre aucune perspective, non parce qu’elle est en « crise », mais parce qu’elle n’a rien à offrir. Rien d’autre qu’un confort anesthésiant ou qu’une hypothétique retraite. Pari risqué, lourd de conséquences, qu’une vie de labeur aliéné : un environnement qui se dégrade chaque jour davantage, tant écologiquement que politiquement. Peu d’entre nous vivrons vieux, compte tenu des pesticides et autres matières chimiques que nous avons ingurgité ; et peu d’entre nous sommes sûr de toucher une retraite, compte tenu du pouvoir qui est en place.

De plus en plus, dans le silence, des individus se détachent d’une certaine vision du monde. Oppositions frontales aux modes de pensées uniques, ne faisant que varier « la longueur de la laisse et la couleur du collier ». Nous quittons le navire pendant qu’il sombre. Et l’orchestre médiatique, pareil à l’orchestre du Titanic, continue de jouer…

FRANCE-JUSTICE-MANIF-TARNAC

Ces révoltes silencieuses ne sont pas sondables ou analysables. Non pas qu’elles soient négligeables, mais parce qu’aucun outil ne permet de les mesurer. Les Rmistes sont des « pauvres » ou des mal-dans-leurs-peaux-sans-travail ! Les outils permettant de rendre compte des désaffilier, des silencieux, des démobilisés n’existent pas.

Aucun espoir à chercher dans les médias. Aucune volonté de se confronter toujours aux mêmes répliques, qui ne font que penser le monde à travers le même prisme dominant. Ici ou là jaillissent des modes de vie différents, discrets, silencieux. Ils n’existent que pour ceux qui savent les voir, ou pour ceux qui sature des rêves mortifères : des ouvriers lassés d’être pris pour des cons, ne se battant plus pour « l’employabilité » ; des Rmistes heureux ; des débrouillards ; des jardiniers ; des bricolos mettant en œuvre leurs savoirs faire…

Vivre sans une épée de Damoclès sur la tête. Ignorer superbement ces patrons qui pensent faire une bonne affaire en bourse, en profitant de la « crise » pour licencier. Ignorer superbement ces journalistes aux ordres. Ignorer superbement les syndicalistes ou les gauchistes trépignant tout en lorgnant un strapontin…

Rupture silencieuse donc, qui ne peut se manifester sans s’attirer la vindicte bien-pensante ou les pogromes médiatiques. Mais vivre nos passions, nos révoltes, nos amitiés.

Vers une civilisation de la marchandise

23 juin 2009

« Le développement a eu le même effet dans toutes les sociétés : chacun s’est trouvé empêtré dans une nouvelle trame de dépendance à l’égard des produits qui se déversent du même genre de machine : usines, cliniques, studios de télévision, centres d’études. Pour assouvir cette dépendance, il faut produire toujours plus : des biens standardisés, conçus et réalisés à l’intention d’un nombre toujours accru de consommateurs « dressés » à éprouver le besoin de ce qui leur est offert par ceux qui sont précisément à l’origine de l’offre.

[…] L’argent dévalorise ce dont il n’est pas la mesure. La crise se présente donc dans les mêmes termes pour tous : elle consiste à choisir entre plus de dépendance ou moins de dépendance à l’égard des produits industriels. Plus équivaut à la destruction rapide et définitive de cultures génératrices d’activités de subsistance satisfaisantes. Moins présage la floraison diversifiée de valeurs d’usage au sein de cultures intensément génératrices d’activités. Le choix est essentiellement le même pour les pauvres que pour les riches, aussi difficilement envisageable que soit cette situation pour ceux qui ont déjà l’habitude d’évoluer dans un supermarché, structure hospitalière s’il en fut, mais au sens de quartier de débils mentaux.

C’est en fonction des produits que la société industrielle avancée organise son existence. Nos sociétés entièrement dépendantes de fournitures marchandes mesurent le progrès matériel à l’augmentation de la production, en volume et en variété. Et, nous alignant sur ce secteur, nous mesurons le progrès social à la répartition de l’accès à ces produits. La toute-puissance des grandes industries productrices de biens de consommation se justifie au nom de dogmes économiques. Le socialisme s’est avili à devenir une lutte contre la disparité de la distribution, et la mise en oeuvre de l’aide sociale a conduit à identifier bien public et oppulence – au point que l’on peut à présent parler de l’oppulence humiliante des pauvres. Avec le coût d’une journée d’existence « assistée » dans les taudis, ou de déchéance organisée dans un hopital municipal ou une prison des Etats-Unis, une famille indienne se nourrirait pendant un mois.  »

Ivan Illich, Le chômage créateur, Le Seuil, Paris, 1973, p. 14-16.