Posts Tagged ‘Consommation’

Vers une civilisation de la marchandise

23 juin 2009

« Le développement a eu le même effet dans toutes les sociétés : chacun s’est trouvé empêtré dans une nouvelle trame de dépendance à l’égard des produits qui se déversent du même genre de machine : usines, cliniques, studios de télévision, centres d’études. Pour assouvir cette dépendance, il faut produire toujours plus : des biens standardisés, conçus et réalisés à l’intention d’un nombre toujours accru de consommateurs « dressés » à éprouver le besoin de ce qui leur est offert par ceux qui sont précisément à l’origine de l’offre.

[…] L’argent dévalorise ce dont il n’est pas la mesure. La crise se présente donc dans les mêmes termes pour tous : elle consiste à choisir entre plus de dépendance ou moins de dépendance à l’égard des produits industriels. Plus équivaut à la destruction rapide et définitive de cultures génératrices d’activités de subsistance satisfaisantes. Moins présage la floraison diversifiée de valeurs d’usage au sein de cultures intensément génératrices d’activités. Le choix est essentiellement le même pour les pauvres que pour les riches, aussi difficilement envisageable que soit cette situation pour ceux qui ont déjà l’habitude d’évoluer dans un supermarché, structure hospitalière s’il en fut, mais au sens de quartier de débils mentaux.

C’est en fonction des produits que la société industrielle avancée organise son existence. Nos sociétés entièrement dépendantes de fournitures marchandes mesurent le progrès matériel à l’augmentation de la production, en volume et en variété. Et, nous alignant sur ce secteur, nous mesurons le progrès social à la répartition de l’accès à ces produits. La toute-puissance des grandes industries productrices de biens de consommation se justifie au nom de dogmes économiques. Le socialisme s’est avili à devenir une lutte contre la disparité de la distribution, et la mise en oeuvre de l’aide sociale a conduit à identifier bien public et oppulence – au point que l’on peut à présent parler de l’oppulence humiliante des pauvres. Avec le coût d’une journée d’existence « assistée » dans les taudis, ou de déchéance organisée dans un hopital municipal ou une prison des Etats-Unis, une famille indienne se nourrirait pendant un mois.  »

Ivan Illich, Le chômage créateur, Le Seuil, Paris, 1973, p. 14-16.

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Contre le bonheur normalisé

29 avril 2009
Le texte suivant a été écrit par François Brune, il est extrait du livre De l’idéologie, aujourd’hui (p.187-188) paru chez Parangon en 2004.

Pour une société de frugalité : quelques lignes de posistion

 » Réapprendre  la gratuité des échanges. Être sceptique devant toute promesse de bonheur qui puisse venir d’autre chose que du Sens (ce « sens » pouvant être, devant les dons quotidiens de la nature, dans la sagesse de la saveur). Accepter enfin les manques inévitables sans les vivres  comme des frustrations intolérables. Car la frugalité à l’échelon planétaire obligera au grand partage, et si l’Occident cesse d’externaliser le labeur et la peine, il faudra bien qu’il reprenne sa part : nous seront alors conduits à retrouver un savoir vivre collectif de la privation (équitablement répartie, évidemment !), sachant que toute peine peut-être joyeuse quand elle est solidaire.


[…] Fondamentalement, c’est à une reconquête du temps personnel que nous sommes confrontés. Un temps qualitatif. Un temps qui cultive la lenteur et la contemplation, en étant libéré de la pensée du produit (dans Le Meilleur des Mondes, on n’a le droit de s’adonner qu’aux loisirs qui font consommer). Vivre un temps qui ait du sens sans l’argent, des parcours qui aient du sens sans carburants, et des loisirs qui chantent sans les trépidations de l’envie. Savoir être inutile, pour rester disponible à tout ce qui n’est pas utilitaire. Et ainsi, retrouver l’art de  » cueillir le temps présent  » (Carpe diem) en l’ouvrant à toutes les dimensions (personnelles, collectives, esthétiques, spirituelles) d’une existence humaine, et non sur le mode tragique de la dévoration suicidaire.

Et cela implique naturellement un enracinement culturel profond, qui recueille et revivifie nos valeurs en voie d’oubli « .

Ecologica

23 avril 2009
Voici un texte d’André Gorz extrait de Ecologica (éditions Galilée, 2008) qui aborde la question du rapport entre critique du capitalisme et écologie politique. A. Gorz nous explique comment il est venu à l’écologie politique, dans ce qu’elle a de plus radicale, c’est-à-dire l’écologie politique prise à sa racine.« Que nous soyons dominés dans notre travail, c’est une évidence depuis cent soixante-dix ans. Mais non que nous sommes dominés dans nos besoins et nos désirs, nos pensées et l’image que nous avons de nous-mêmes. […]. C’est par lui, par la critique du modèle de consommation opulent que je suis devenu écologiste avant la lettre […].
En partant de la critique du capitalisme, on arrive donc immanquablement à l’écologie politique qui, avec son indispensable théorie critique des besoins, conduit en retour à approfondir et à radicaliser encore la critique du capitalisme. Je ne dirais donc pas qu’il y a une morale de l’écologie, mais plutôt que l’exigence éthique d’émancipation du sujet implique la critique théorique et pratique du capitalisme, de laquelle l’écologie politique est une dimenssion essentielle. Si tu pars, en revanche, de l’impératif écologique, tu peux aussi bien arriver à un anticapitalisme radical qu’à un pétainisme vert, à un écofascisme ou à un communautarisme naturaliste. L’écologie n’a toute sa charge critique et éthique que si les dévastation de la Terre, la destruction des bases naturelles de la vie sont comprises comme les conséquences d’un mode de production ; et que ce mode de production exige la maximisation des rendements et recourt à des techniques qui violent les équilibres biologiques. Je tiens donc que la critique des techniques dans lesquelles la domination sur les hommes et sur la nature s’incarne est une des dimensions essentielles d’une éthique de la libération. » (André Gorz, Ecologica, Galilé, Paris, 2008, p. 13-14-15).

Ce texte aborde selon nous plusieurs thèmes essentiels :

1) Il replace l’exigence d’émancipation au coeur  du discours de gauche (quid du P.S, P.C, des Verts ???).  En effet, une des dimensions fondamentales de ce qu’on appelle la gauche, est (sensée être) l’émancipation de l’individu et du monde social. Or, force est de constater que les partis, dans leur grande majorité, ne parlent plus d’émancipation, mais de pouvoir d’achat…

2) Il montre que l’écologie politique ne peut-être le capitalisme repeint en vert : tourisme équitable, voiture propres, développement durable, entreprises vertes, Nicola Hulot, etc. Car, si on limite la pollution ou la dépense d’énergie, la question de la domination des individus dans leurs désirs, leurs besoins ou l’image qu’ils ont d’eux-mêmes ne disparaissent en rien avec le développement durable ou la voiture « propre ». Ce sont les mêmes désirs, les mêmes besoins un peu transformés « revendus ». « Green is green »… C’est-à-dire que la mode écolo (vert) c’est de l’argent (le dollar est vert).

3) Le texte indique également que se revendiquer de l’écologie, même radicale, peut conduire à des impasses : écofascisme, pétainsime vert, survivalistes. Au-delà des dérives mercantiles, de la capacité du système à digérer la critique, il ne suffit pas d’être écolo pour être du « bon côté »… si tant est que l’on se batte pour des valeurs humanistes et partageuses.

Le statut miraculeux de la consommation

23 avril 2009

« Les indigènes mélanésiens étaient ravis par les avions qui passaient dans le ciel. Mais jamais ces objets ne descendaient vers eux. Les blancs, eux, réussissaient à les capter. Et cela parce qu’il disposaient au sol, sur certains espaces, d’objets semblables qui attiraient les avions volant. Sur quoi les indigènes se mirent à construire un simulaccre d’avion avec des branches et des lianes, délimitèrent un terrain qu’ils éclairaient soigneusement de nuit et se mirent à attendre patiemment que les vrais avions s’y posent.


Sans taxer de primitivisme (et pourquoi pas ?) les chasseurs-collecteurs anthropoïdes errant de nos jours dans la jungle des villes, on pourrait voir là un apologue de la société de consommation. Le miraculé de la consommation lui aussi met en place tout un dispositif d’objets simulacres, de signes caractéristiques du bonheur, et attend ensuite (désespérément, dirait un moraliste) que le bonheur se pose ».


Jean Baudrillard, La société de consommation, Denoël, p.26-27.

Noël

23 avril 2009

Voici venu le moment de la consommation paroxystique. Voici venu le moment des lumières, des vitrines, des décorations : ambiance de Noël !

Voici venu le moment d’accumuler des marchandises et les offrir comme autant de preuves d’amour…  Mais il n’est bien plus question de l’échange comme lien social (une orange ou autre pourrait suffir…), c’est autre chose : l’achat de Noël est un impératif moral ! Tout nous y prépare et nous conditionne. Des complaintes journalistiques sur les SDF aux vitrines des magasins… les relants humanistes viennent se mêler au consumérisme le plus débridé. Donner une petite pièce à une organisation caritative à la sortie du magasin pour emballer toutes les marchandises fraîchement achetées : consommer équitable !

Tout nous y prépare et nous conditionne disions nous. Combien de temps passé à préparer les vitrines ? Combien d’employés communaux pour installer les décorations dans les villes ? Combiens de marroniers à la TV ? Combien de marchés « traditionnels style Alsacien » dans toute la france ? Quelle quantité d’énergie dépensée en ville comme chez les particuliers ? Combien d’émissions, de pub, ou de « billets » pour commenter et critiquer les derniers produits ?

Ne nous y trompons pas, c’est bien la marchandise qui est visée derrière ces mises en scène, et bien peu la féérie pour les enfants. Pareil aux produits de supermarché, l’emballage compte plus que le contenu : « On vend du rêve ».

Retrouvez le site photo-libre ici

Société-écran

20 avril 2009

Notre société donne à voir autant qu’elle dissimule. Elle est une « Société-écran », entendue comme une société envahie par les écrans : écrans d’ordinateur, écrans télé, écrans publicitaires, écrans de cinéma, écrans de téléphone, écrans des consoles de jeux, écrans des GPS… et comme une société qui dissimule, une société écran qui opère une déshistoricisation des produits de consommation.

Doit-on rappeler la moyenne nationale de temps passé devant la télé ? Elle est de 3h35 pour les individus de + de 4 ans pour l’année 2008 selon Médiamétrie. Nul besoin d’indiquer combien nous subissons les écrans publicitaires dans notre quotidien (rue, TV, radio, journaux, produits, internet, etc.). Inutile de préciser combien l’ordinateur, et par là son écran, est devenu indispensable dans de nombreux métiers ; de même que le téléphone portable et son écran de plus en plus « performant » s’est imposé dans de très nombreuses poches. Bref, les écrans sont omniprésents.

Parallèlement à cette société qui donne à voir, notre société dissimule, telle les deux faces d’une même médaille.

Elle dissimule en priorité ce qui la tient : les conditions de production des produits de consommation. Nous vivons une déshistoricisation des produits manufacturés, c’est-à-dire une non prise en compte de divers aspects :

–              Les usines, « offrant » des conditions de travail déplorables (rythmes des chaînes, 3/8), et produisant des produits manufacturés normés et aseptisés.

–              Les travailleurs exploités, comme en Espagne notamment, qui triment dans les productions de fruits et légumes dans des conditions misérables.

–              Les transports des produits : certains produits parcours des milliers de kilomètres avant d’être transformés, ou pour rejoindre leur destination afin d’être vendus.

–              Les produits eux-mêmes, bien souvent chimiques, dont la nomenclature pour les désigner est pour le moins obscure.

–              Le coût pour la nature des différentes productions ainsi que le traitement des déchets (ressources minières, pollutions des eaux et des sols, exploitation des forêts, destruction des écosystèmes…).

Il importe de bien mesurer cette déshistoricisation : quand on achète un produit on ne prend que très rarement en compte ces différents aspects, c’est-à-dire les conditions de travail des travailleurs et l’empreinte écologique des produits. Si « le fait divers fait diversion » (Bourdieu), les écrans dissimulent en montrant. En montrant les produits dans la publicité : vendre du rêve, un mode de vie, un « esprit », le système marchand dissimule ce qui en est à l’origine. Les produits acquièrent un statut quasi magique de bien a-historique, dépourvu de ses conditions de production. C’est pourquoi nous pouvons dire de notre société qu’elle est une Société-écran.

Pour en finir avec le pouvoir d’achat !

17 avril 2009

Pour en finir avec le pouvoir d’achat ! Tant que nous nous battrons pour le pouvoir d’achat, nous resterons prisonniers d’une conception consummériste de la politique, autrement dit d’une conception dépolitisée de la politique.

Alors que la France compte parmi les pays les plus riches du monde, ses habitants réclament en permanence plus de pouvoir d’achat ! N’est-il pas étrange que la CGT rejoigne dans ses revendications les propos de Sarkozy : « Je serais le président du pouvoir d’achat » ? Que ce soit la CGT, d’autres syndicats ou des partis de « gauche », il n’existe plus, à travers le thème du pouvoir d’achat, de lignes d’oppositions entre la droite et la gauche ! C’est en ce sens que ce thème omniprésent médiatiquement (est-ce un hasard…?) dépolitise la politique. Nous nous battons en tant que consommateur, non plus en tant qu’humain défendant des valeurs universelles.

Nos parents ou grands parents se battaient pour l’abolition de la propriété privée, la collectivisation des moyens de production, l’accès au savoir pour tous, l’égalité hommes-femmes, etc. ; nous subissons aujourd’hui comme probématique politique principale la question du pouvoir d’achat ! Bien sûr, il faut un minimum pour pouvoir vivre décemment. Mais les mêmes questions demeurent : en quoi l’accumuation de biens impique t-elle un mieux-être ? S’acheter voitures, téléphones, écrans plats, DVD, billets d’avion… justifie-t-il de trimer autant de temps au boulot ? On ne peut raisonnablement tout avoir ! On ne peut utiliser sa voiture pour tous les déplacements et se plaindre de l’augmentation du prix de l’essence ; on ne peut vouloir acheter tous les gadgets technologiques et vouloir travailler moins ; on ne peut se plaindre de la déshumanisation et passer son temps devant la télé…

Tant que nous nous battrons pour le pouvoir d’achat, il ne faudra s’étonner en rien de voir gagner un président qui souhaite que les français « travaillent plus pour gagner plus ». La sur-présence de la question du pouvoir d’achat dans les syndicats et les partis de gauches signent par-là même leur défaite idéologique et leur incapacité à produire un discour critique qui renoue avec l’idéal d’émancipation que la gauche portait jusqu’à présent.