Manuel de l’antitourisme

Je profites du mois d’août pour partager un extrait de l’excellent petit livre Manuel de l’antitourisme, de Rodolphe Christin, aux éditions Yago, 2008 (ici p. 68-69).

« Nous vivons sous le signe de la mise en production du monde. Celle-ci déploie un imaginaire qui modèlise et rend monnayables espace, rencontres, découvertes, expériences. Ainsi la vie devient une suite d’achats, une trajectoire de péage en péage. Où que l’on soit, l’esprit du tout économique nous inocule la fièvre acheteuse.

http://www.photos-pour-tous.com/photo-53.html

Le tourisme n’éhappe en rien à cette tendance. Pire, il tend à l’appliquer sous toutes les latitudes tout en parlant d’évasion et de contrées préservées. Il ancre sa supercherie sur nos irréductibles désirs. Tandis que des expériences deviennent de facto difficiles, voire impossibles, leur désir demeure, cherchant des vides où exister. Or, les vides s’amenuisent, les taches blanches disparaissent ; cette caractéristique de l’époque frappe de front l’esprit voyageur, pris dans le filet d’un monde étroitement canalisé, administré, cadastré.

L’administration et le management sont des formes contemporaines de colonisation appliquées non seulement à l’extérieur de nos frontières mais aussi à l’intérieur de notre conscience. Elles organisent, armées de méthodes scientifiques ou pseudo-scientifiques, le cadastrage des réalités objectives mais aussi des subjectivités individuelles, dans une entreprise d’infiltration procédurale quasiment totalitaire. Totalitaire car elle entend s’appliquer à tous les domaines de l’existence ; elle outrepasse même les frontières public/privé lorsque non seulement la vie sociale est concernée, mais aussi notre vie intime. Si besoin, des coachs certifiés vous aideront pour cela, outillés d’un arsenal de recettes en tout genre. Ils vous accompagneront dans la vie, avec eux vous devrendrez meilleur… Meilleur parent, meilleur amant, meilleur travailleur, meilleur en tout et partout. C’est ainsi qu’il nous faut apprendre à gérer jusqu’à nos émotions et chercher la performance en toute chose, de notre apparence jusque dans le coeur de notre relation à l’autre.

L’universalisation des fins (croître et se développer) comme des moyens techniques pour les atteindre et des critères d’évaluation des résultats, brouille si bien les notions traditionnelles extérieur/intérieur, dehors/dedans, que l’Occident est désormais partout. Celui-ci est parfaitement délocalisé car disséminé dans toutes les consciences, sur tous les continents.

Cette grande domestication, qui étend un mode d’organisation universaliste à toutes les sociétés, je l’appelle le management du monde. Le management, c’est-à-dire la somme des diverses méthodologies utillisées pour diriger des hommes et des projets. »

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