Vers une civilisation de la marchandise

« Le développement a eu le même effet dans toutes les sociétés : chacun s’est trouvé empêtré dans une nouvelle trame de dépendance à l’égard des produits qui se déversent du même genre de machine : usines, cliniques, studios de télévision, centres d’études. Pour assouvir cette dépendance, il faut produire toujours plus : des biens standardisés, conçus et réalisés à l’intention d’un nombre toujours accru de consommateurs « dressés » à éprouver le besoin de ce qui leur est offert par ceux qui sont précisément à l’origine de l’offre.

[…] L’argent dévalorise ce dont il n’est pas la mesure. La crise se présente donc dans les mêmes termes pour tous : elle consiste à choisir entre plus de dépendance ou moins de dépendance à l’égard des produits industriels. Plus équivaut à la destruction rapide et définitive de cultures génératrices d’activités de subsistance satisfaisantes. Moins présage la floraison diversifiée de valeurs d’usage au sein de cultures intensément génératrices d’activités. Le choix est essentiellement le même pour les pauvres que pour les riches, aussi difficilement envisageable que soit cette situation pour ceux qui ont déjà l’habitude d’évoluer dans un supermarché, structure hospitalière s’il en fut, mais au sens de quartier de débils mentaux.

C’est en fonction des produits que la société industrielle avancée organise son existence. Nos sociétés entièrement dépendantes de fournitures marchandes mesurent le progrès matériel à l’augmentation de la production, en volume et en variété. Et, nous alignant sur ce secteur, nous mesurons le progrès social à la répartition de l’accès à ces produits. La toute-puissance des grandes industries productrices de biens de consommation se justifie au nom de dogmes économiques. Le socialisme s’est avili à devenir une lutte contre la disparité de la distribution, et la mise en oeuvre de l’aide sociale a conduit à identifier bien public et oppulence – au point que l’on peut à présent parler de l’oppulence humiliante des pauvres. Avec le coût d’une journée d’existence « assistée » dans les taudis, ou de déchéance organisée dans un hopital municipal ou une prison des Etats-Unis, une famille indienne se nourrirait pendant un mois.  »

Ivan Illich, Le chômage créateur, Le Seuil, Paris, 1973, p. 14-16.

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