Posts Tagged ‘Rapport au temps’

Eloge de l’oisiveté

30 juin 2010

Voici deux extraits de texte qui proviennent d’un petit ouvrage de Bertrand Russel, « Éloge de l’oisiveté« . (Disponible aux éditions Allia). Ce texte paru en 1932 est riche d’enseignement et souligne avec force que l’emprise de la consommation et de la production n’ont cessé de croître au sein du monde social.


« Supposons qu’à un moment donné, un certains nombre de gens travaillent à fabriquer des épingles. Ils fabriquent autant d’épingles qu’il en faut dans le monde entier, en travaillant, disons, huit heures par jour. Quelqu’un met au point une invention qui permet au même nombre de personnes de faire deux fois plus d’épingles qu’auparavant. Bien, mais le monde n’a pas besoin de deux fois plus d’épingles : les épingles sont déja si bon marché qu’on en achètera quère d’avantage même si elles coûtes moins cher. Dans un monde raisonnable, tous ceux qui sont employés dans cette industrie se mettraient à travailler quatre heures par jour plutôt que huit, et tout irait comme avant. Mais dans le monde réel, on craindrait que cela ne démoralise les travailleurs. Les gens continuent donc à travailler huit heures par jour, il y a trop d’épingles, des employeurs font faillite, et la moitié des ouvriers perdent leur emploi. Au bout du compte, la somme de loisir est la même dans ce cas-ci que dans l’autre, sauf que la moitié des individus concernés en sont réduits à l’oisiveté totale, tandis que l’autre moitié continue à trop travailler. On garantit ainsi que le loisir, par ailleurs inévitable, sera cause de misère pour tout le monde plutôt que d’être une source de bonheur universel. Peut-on imaginer plus absurde ? » (p. 20)


« Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison de persévérer dans notre bêtise indéfiniment » (p. 38)

Bertrand Russel, Éloge de l’oisiveté, Editions Allia.

n.b : le traducteur, Michel Parmentier, précise que les termes « oisiveté » et « loisir » ne permettent pas de saisir précisément la notion évoqué par Russel. Ils ne sont pas aussi proche que la notion latine : « otium ». Pour ma part, je pense que « l’oisiveté » chez Russel ne consiste pas à aller consommer le dimanche, mais plutôt à investir un temps non productif économiquement : par exemple, faire de la musique avec des amis !

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« Qu’un tel travail constitue la meilleure des polices… »

28 mars 2010
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« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume un extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le « travailleur », justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’« individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum« .


NIETZSCHE

Aurore, §. 173, éd. Gallimard, coll. « Idées ».

« Sur le concept d’histoire »

25 janvier 2010

Je voudrais ici aborder un écueil que nous rencontrons souvent parmi nos contemporains, et qui a été critiqué il y a presque 70 ans de cela par Walter Benjamin. Cet écueil concerne notre rapport à l’histoire, et se manifeste dans des expressions telles que : « comment cela est-il encore possible en 2009 ? » ; « «comment peut-on voir ça au 21e siècle ? » ; « c’est indigne de notre époque » ; « ces pratiques sont d’un autre âge ! » ; etc.

Les personnes utilisant ces expressions s’offusquent face à une injustice ou un acte barbare au nom d’un critère historique : notre époque ne peut être confrontée à telle ou telle injustice car nous sommes civilisés, et nous avons laissé la barbarie derrière nous. Ce raisonnement implique une conception téléologique de l’Histoire, c’est-à-dire une conception qui voit l’Histoire comme tendant naturellement, intrinsèquement vers le « Bien ».

Cette conception de l’Histoire, Walter Benjamin la dénonçait déjà en 1940 quand des gens considéraient le fascisme en Europe comme étant d’un autre âge. « Celui-ci [le fascisme] garde au contraire toutes ses chances, face à des adversaires qui s’opposent à lui au nom du progrès, compris comme une norme historique. – S’effarer que les évènements que nous vivons soient « encore » possibles au XXe siècle, c’est marquer un étonnement qui n’a rien de philosophique. Un tel étonnement n’a rien d’une connaissance, si ce n’est à comprendre que la conception de l’histoire d’où il découle n’est pas tenable ». Walter Benjamin, Œuvres III, Gallimard, Sur le concept d’histoire, p. 433.

S’il est bien sûr fondamentale que s’indigner face à l’injustice, au fascisme ou quelque forme que ce soit de barbarie, cela ne peut se faire à partir d’un critère qui conçoit l’histoire comme tendant naturellement vers le « Bien » ou le « progrès ». Les événements qui ont suivi le texte de Benjamin le prouve : le 20e siècle a été un des siècles les plus barbare que l’humanité ait connue.

L’histoire ne tend pas – en elle-même – vers le « Bien » ; et les progrès que nous pouvons connaître sont le fruit de luttes, de combats menés par des hommes et des femmes qui défendent des valeurs. Cela implique donc un combat permanent, une vigilance quotidienne sans cesse renouvelée face à ce qui nous menace et nous oppresse.

L’idéologie sociale de la bagnole

20 avril 2009

Voici des extraits d’un texte d’André Gorz, écrit en 1973. Il traite de la bagnole, des problèmes de dépendance qu’elle entraîne et des valeurs qu’elle véhicule !


Retrouvez le texte intégral sur le site de Vélorution ici

On pourra noter l’actualité des propos qui ont 36 ans… et la pertinence de ces analyses qui ont parfaitement (malheureusement !) résisté au temps. Quelle tristesse de constater que la voiture passe encore comme un symbole d’émancipation, et le permis de conduire comme un rite de passage vers la maturité !

« […] Paradoxe de la voiture automobile : en apparence, elle conférait à ses propriétaires une indépendance illimitée, leur permettant de se déplacer aux heures et sur les itinéraires de leur choix à une vitesse égale ou supérieure à celle du chemin de fer. Mais, en réalité, cette autonomie apparente avait pour envers une dépendance radicale : à la différence du cavalier, du charretier ou du cycliste, l’automobiliste allait dépendre pour son alimentation en énergie, comme d’ailleurs pour la réparation de la moindre avarie, des marchands et spécialistes de la carburation, de la lubrification, de l’allumage et de l’échange de pièces standard. A la différence de tous les propriétaires passés de moyens de locomotion l’automobiliste allait avoir un rapport d’usager et de consommateur – et non pas de possesseur et de maître – au véhicule dont, formellement, il était le propriétaire. Ce véhicule, autrement dit, allait l’obliger à consommer et à utiliser une foule de services marchands et de produits industriels que seuls des tiers pourraient lui fournir. L’autonomie apparente du propriétaire d’une automobile recouvrait sa radicale dépendance ».

« […] Si la voiture doit prévaloir, il reste une seule solution : supprimer les villes, c’est-à-dire les étaler sur des centaines de kilomètres, le long de voies monumentales, de banlieues autoroutières. C’est ce qu’on a fait aux Etats-Unis. Ivan Illich (Energie et Equité. Ed. Le Seuil ) en résume le résultat en ces chiffres saisissants : « L’Américain type consacre plus de mille cinq cents heures par an (soit trente heures par semaine, ou encore quatre heures par jour, dimanche compris) à sa voiture : cela comprend les heures qu’il passe derrière le volant, en marche ou à l’arrêt ; les heures de travail nécessaires pour la payer et pour payer l’essence, les pneus, les péages, l’assurance, les contraventions et impôts… A cet Américain, il faut donc mille cinq cents heures pour faire (dans l’année) 10 000 km. Six km lui prennent une heure. Dans les pays privés d’industrie des transports, les gens se déplacent à exactement cette même vitesse en allant à pied, avec l’avantage supplémentaire qu’ils peuvent aller n’importe où et pas seulement le long des routes asphaltées. »

Il est vrai, précise Illich, que dans les pays non industrialisés les déplacements n’absorbent que 2 à 8 % du temps social (ce qui correspond vraisemblablement à deux à six heures par semaine). Conclusion suggérée par Illich : l’homme à pied couvre autant de kilomètres en une heure consacrée au transport que l’homme à moteur, mais il consacre à ses déplacements cinq à dix fois moins de temps que ce dernier. Moralité : plus une société diffuse ces véhicules rapides, plus – passé un certain seuil – les gens y passent et y perdent de temps à se déplacer. C’est mathématique.

La raison ? Mais nous venons à l’instant de la voir : on a éclaté les agglomérations en interminables banlieues autoroutières, car c’était le seul moyen d’éviter la congestion véhiculaire des centres d’habitation. Mais cette solution a un revers évident : les gens, finalement, ne peuvent circuler à l’aise que parce qu’ils sont loin de tout. Pour faire place à la bagnole, on a multiplié les distances : on habite loin du lieu de travail, loin de l’école, loin du supermarché – ce qui va exiger une deuxième voiture pour que la « femme au foyer » puisse faire les courses et conduire les enfants à l’école. Des sorties ? Il n’en est pas question. Des amis ? Il y a des voisins… et encore. La voiture, en fin de compte, fait perdre plus de temps qu’elle n’en économise et crée plus de distances qu’elle n’en surmonte. Bien sûr, vous pouvez vous rendre à votre travail en faisant du 100 km/h ; mais c’est parce que vous habitez à 50 km de votre job et acceptez de perdre une demi-heure pour couvrir les dix derniers kilomètres. Bilan : « Les gens travaillent une bonne partie de la journée pour payer les déplacements nécessaires pour se rendre au travail » (Ivan Illich) ».

« […] La vérité, c’est que personne n’a vraiment le choix : on n’est pas libre d’avoir une bagnole ou non parce que l’univers suburbain est agencé en fonction d’elle – et même, de plus en plus, l’univers urbain. C’est pourquoi la solution révolutionnaire idéale, qui consiste à supprimer la bagnole au profit de la bicyclette, du tramway, du bus et du taxi sans chauffeur, n’est même plus applicable dans les cités autoroutières comme Los Angeles, Detroit, Houston, Trappes ou même Bruxelles, modelées pour et par l’automobile. Villes éclatées, s’étirant le long de rues vides où s’alignent des pavillons tous semblables et où le paysage (le désert) urbain signifie : « Ces rues sont faites pour rouler aussi vite que possible du lieu de travail au domicile et vice versa. On y passe,, on n’y demeure pas. Chacun, son travail terminé, n’a qu’à rester chez soi et toute personne trouvée dans la rue la nuit tombée doit être tenue pour suspecte de préparer un mauvais coup. » Dans un certain nombre de villes américaines, le fait de flâner à pied la nuit dans les rues est d’ailleurs considéré comme un délit.

Alors, la partie est-elle perdue ? Non pas ; mais l’alternative à la bagnole ne peut être que globale. Car pour que les gens puissent renoncer à leur bagnole, il ne suffit point de leur offrir des moyens de transports collectifs plus commodes : il faut qu’ils puissent ne pas se faire transporter du tout parce qu’ils se sentiront chez eux dans leur quartier, leur commune, leur ville à l’échelle humaine, et qu’ils prendront plaisir à aller à pied de leur travail à leur domicile – à pied ou, à la rigueur, à bicyclette. Aucun moyen de transport rapide et d’évasion ne compensera jamais le malheur d’habiter une ville inhabitable, de n’y être chez soi nulle part, d’y passer seulement pour travailler ou, au contraire, pour s’isoler et dormir. « Les usagers, écrit Illich, briseront les chaînes du transport surpuissant lorsqu’ils se remettront à aimer comme un territoire leur îlot de circulation, et à redouter de s’en éloigner trop souvent. » Mais, précisément, pour pouvoir aimer « son territoire », il faudra d’abord qu’il soit rendu habitable et non pas circulable : que le quartier ou la commune redevienne le microcosme modelé par et pour toutes les activités humaines, où les gens travaillent, habitent, se détendent, s’instruisent, communiquent, s’ébrouent et gèrent en commun le milieu de leur vie commune. Comme on lui demandait une fois ce que les gens allaient faire de leur temps, après la révolution, quand le gaspillage capitaliste sera aboli, Marcuse répondit : « Nous allons détruire les grandes villes et en construire de nouvelles. Ça nous occupera un moment. »

« […] Ne jamais poser le problème du transport isolément, toujours le lier au problème de la ville, de la division sociale du travail et de la compartimentation que celle-ci a introduite entre les diverses dimensions de l’existence : un endroit pour travailler, un autre endroit pour « habiter », un troisième pour s’approvisionner, un quatrième pour s’instruire, un cinquième pour se divertir. L’agencement de l’espace continue la désintégration de l’homme commencée par la division du travail à l’usine. Il coupe l’individu en rondelles, il coupe son temps, sa vie, en tranches bien séparées afin qu’en chacune vous soyez un consommateur passif livré sans défense aux marchands, afin que jamais il ne vous vienne à l’idée que travail, culture, communication, plaisir, satisfaction des besoins et vie personnelle peuvent et doivent être une seule et même chose : l’unité d’une vie, soutenue par le tissu sociale de la commune. »

André Gorz, L’idéologie sociale de la bagnole, Le Sauvage, septembre-octobre 1973.

Du tourisme

16 avril 2009

Ce texte veut montrer que l’image que nous avons des voyages n’est pas  aussi idyllique que nous pouvons le penser. En effet, les voyages ne constituent pas à coup sûr une réelle rencontre, et il arrive bien souvent que la superficialité des vacances ne soit qu’une négation de l’autre, bien plus qu’une rencontre. Comment comprendre qu’en faisant un pas vers l’autre, on s’en éloigne ? Nous verrons que certains voyages sont à la fois négation de l’espace et du temps ; qu’ils reposent sur un rapport particulier à l’image ; et sur l’illusion de la rencontre. Pour ce faire, je m’appuierais sur un texte de Marc AugéLe temps en ruines, Galilée, 2003.

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Playtime, de Jacques Tati (1967)

Négation de l’espace et du temps

Avec les moyens techniques contemporains, à savoir l’avion, la voiture ou encore le TGV, chacun d’entre nous peut se rendre à l’autre bout du pays ou de la planète en quelques heures. Chacun traverse ainsi les mers, les pays, les paysages, sans ne jamais parler à personne (sauf à l’hôtesse de l’air…) ; sans ne rien voir des gens et des pays que l’on a « parcouru ». Ce qui importe alors n’est pas le voyage, en tant que parcours, mais la destination. Chacun espère aller le plus loin possible en un minimum de temps ! Si les voyages d’antan avaient une dimension initiatique (« les voyages forment la jeunesse »), il n’en est plus rien, puisqu’il s’agit d’avoir de l’argent pour se payer l’avion et l’hôtel. Si tant est qu’on ait de l’argent, le voyage est facile ; il n’a plus rien du parcoure, de la rencontre avec les autres, et encore moins de repousser ses propres limites. En effet, qu’y a-t-il de formateur à parcourir 3000 Km en avion pour patauger dans la piscine de l’hôtel ? Tout est nié, aussi bien l’espace que le temps. Le tourisme opère aussi, selon Marc Augé, une falsification de l’espace et du temps : « La carte du tourisme mondial jongle avec le temps comme avec l’espace, et de Louxor à Palenque, d’Angkor à Tikal ou de l’Acropole à l’Île de Pâques, l’idée d’un patrimoine culturel de l’humanité prend forme, mais ce patrimoine, relativisant le temps et l’espace, se présente avant tout comme un objet de consommation plus ou moins décontextualisé, ou dont le vrai contexte est le monde de la circulation planétaire auquel ont accès les touristes les plus aisés économiquement et les plus curieux intellectuellement, le monde dans lequel les critères du confort ou du luxe uniformisent le quotidien : d’un bout à l’autre de la planète, les aéroports, les avions, les chaînes hôtelières placent sous le signe de l’identique ou du comparable la diversité géographique et culturelle. » (p.53)

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L’image

En outre, comme les vacances sont effectuées sur des temps courts (de 1 à 3 semaines en moyenne), le touriste doit trouver ce qu’il est venu chercher. On verse alors dans le folklore (par opposition à la culture), qui s’illustre par l’accueil des touristes avec des colliers de fleurs dans les clubs de vacances par exemple. Le pays visité doit renvoyer l’image qu’on a de lui. Nous consommons les signes de ce pays, comme le dirait Baudrillard ; et comme l’illustre le film de Jacques Tati, Playtime. Dans un cadre qui tend à s’homogénéiser, on consomme les signes distinctifs qui donnent l’illusion du dépaysement : Tour Eiffel, Tower Bridge, Manneken-Pis, Pyramide, Souk, Tour de Pise, etc. Playtime, de Jacques Tati « L’image, nous dit Marc Augé, aujourd’hui, donne sa couleur particulière à la tension entre attente et souvenir qui fait, dès le départ, l’ambivalence du voyage. Les images, avant le départ, sont nombreuses. Elles déferlent sur nos murs et, bien évidemment, à la télévision. Dans les agences touristiques, les dépliants, les catalogues et même les parcours virtuels sur écran qui peuvent être d’ores et déjà effectués chez les mieux équipées d’entre elles permettent de voir avant d’aller revoir. Le voyage s’apparentera bientôt à une vérification : pour ne pas décevoir, le réel devra ressembler à son image ». (p.54).

L’illusion de la rencontre

Après avoir abordé la négation et la falsification de l’espace et du temps ; ainsi que la consommation superficielle du territoire visité ; abordons à présent l’illusion de la rencontre. En effet, nombreux touristes voyagent pour rencontrer d’autres cultures, et rencontrer d’autres personnes. Notons qu’il est paradoxal que moins les gens se parlent « ici », plus ils veulent aller « là-bas » pour rencontrer l’autre… Mais laissons une nouvelle fois la parole à Marc Augé : « Le charme des destinations lointaines tient en partie à l’illusion qui nous portent à croire que voyager permet de connaître les autres. Illusion dans l’immense majorité des cas, et illusion à peu près inévitable, dont le recours à la caméra révèle la nature : car, si les autres peuvent être, devraient être, un objet de rencontre, ils ne sauraient être un objet de visite, comme les fauves du Kenya ou les chutes du Niagara. […] Ceux que l’on vient filmer ne sont qu’eux-mêmes illusion, une illusion qui répond au désir des visiteurs : illusion du pittoresque, illusion de la couleur locale. […] Si nous n’étions animés que par le désir de rencontrer les autres, nous pourrions le faire aisément sans sortir de nos frontières, dans nos villes et nos banlieues. » (p.56)