Posts Tagged ‘Tourisme’

Manuel de l’antitourisme

2 août 2009

Je profites du mois d’août pour partager un extrait de l’excellent petit livre Manuel de l’antitourisme, de Rodolphe Christin, aux éditions Yago, 2008 (ici p. 68-69).

« Nous vivons sous le signe de la mise en production du monde. Celle-ci déploie un imaginaire qui modèlise et rend monnayables espace, rencontres, découvertes, expériences. Ainsi la vie devient une suite d’achats, une trajectoire de péage en péage. Où que l’on soit, l’esprit du tout économique nous inocule la fièvre acheteuse.

http://www.photos-pour-tous.com/photo-53.html

Le tourisme n’éhappe en rien à cette tendance. Pire, il tend à l’appliquer sous toutes les latitudes tout en parlant d’évasion et de contrées préservées. Il ancre sa supercherie sur nos irréductibles désirs. Tandis que des expériences deviennent de facto difficiles, voire impossibles, leur désir demeure, cherchant des vides où exister. Or, les vides s’amenuisent, les taches blanches disparaissent ; cette caractéristique de l’époque frappe de front l’esprit voyageur, pris dans le filet d’un monde étroitement canalisé, administré, cadastré.

L’administration et le management sont des formes contemporaines de colonisation appliquées non seulement à l’extérieur de nos frontières mais aussi à l’intérieur de notre conscience. Elles organisent, armées de méthodes scientifiques ou pseudo-scientifiques, le cadastrage des réalités objectives mais aussi des subjectivités individuelles, dans une entreprise d’infiltration procédurale quasiment totalitaire. Totalitaire car elle entend s’appliquer à tous les domaines de l’existence ; elle outrepasse même les frontières public/privé lorsque non seulement la vie sociale est concernée, mais aussi notre vie intime. Si besoin, des coachs certifiés vous aideront pour cela, outillés d’un arsenal de recettes en tout genre. Ils vous accompagneront dans la vie, avec eux vous devrendrez meilleur… Meilleur parent, meilleur amant, meilleur travailleur, meilleur en tout et partout. C’est ainsi qu’il nous faut apprendre à gérer jusqu’à nos émotions et chercher la performance en toute chose, de notre apparence jusque dans le coeur de notre relation à l’autre.

L’universalisation des fins (croître et se développer) comme des moyens techniques pour les atteindre et des critères d’évaluation des résultats, brouille si bien les notions traditionnelles extérieur/intérieur, dehors/dedans, que l’Occident est désormais partout. Celui-ci est parfaitement délocalisé car disséminé dans toutes les consciences, sur tous les continents.

Cette grande domestication, qui étend un mode d’organisation universaliste à toutes les sociétés, je l’appelle le management du monde. Le management, c’est-à-dire la somme des diverses méthodologies utillisées pour diriger des hommes et des projets. »

Publicités

Du tourisme

16 avril 2009

Ce texte veut montrer que l’image que nous avons des voyages n’est pas  aussi idyllique que nous pouvons le penser. En effet, les voyages ne constituent pas à coup sûr une réelle rencontre, et il arrive bien souvent que la superficialité des vacances ne soit qu’une négation de l’autre, bien plus qu’une rencontre. Comment comprendre qu’en faisant un pas vers l’autre, on s’en éloigne ? Nous verrons que certains voyages sont à la fois négation de l’espace et du temps ; qu’ils reposent sur un rapport particulier à l’image ; et sur l’illusion de la rencontre. Pour ce faire, je m’appuierais sur un texte de Marc AugéLe temps en ruines, Galilée, 2003.

playtime-1

Playtime, de Jacques Tati (1967)

Négation de l’espace et du temps

Avec les moyens techniques contemporains, à savoir l’avion, la voiture ou encore le TGV, chacun d’entre nous peut se rendre à l’autre bout du pays ou de la planète en quelques heures. Chacun traverse ainsi les mers, les pays, les paysages, sans ne jamais parler à personne (sauf à l’hôtesse de l’air…) ; sans ne rien voir des gens et des pays que l’on a « parcouru ». Ce qui importe alors n’est pas le voyage, en tant que parcours, mais la destination. Chacun espère aller le plus loin possible en un minimum de temps ! Si les voyages d’antan avaient une dimension initiatique (« les voyages forment la jeunesse »), il n’en est plus rien, puisqu’il s’agit d’avoir de l’argent pour se payer l’avion et l’hôtel. Si tant est qu’on ait de l’argent, le voyage est facile ; il n’a plus rien du parcoure, de la rencontre avec les autres, et encore moins de repousser ses propres limites. En effet, qu’y a-t-il de formateur à parcourir 3000 Km en avion pour patauger dans la piscine de l’hôtel ? Tout est nié, aussi bien l’espace que le temps. Le tourisme opère aussi, selon Marc Augé, une falsification de l’espace et du temps : « La carte du tourisme mondial jongle avec le temps comme avec l’espace, et de Louxor à Palenque, d’Angkor à Tikal ou de l’Acropole à l’Île de Pâques, l’idée d’un patrimoine culturel de l’humanité prend forme, mais ce patrimoine, relativisant le temps et l’espace, se présente avant tout comme un objet de consommation plus ou moins décontextualisé, ou dont le vrai contexte est le monde de la circulation planétaire auquel ont accès les touristes les plus aisés économiquement et les plus curieux intellectuellement, le monde dans lequel les critères du confort ou du luxe uniformisent le quotidien : d’un bout à l’autre de la planète, les aéroports, les avions, les chaînes hôtelières placent sous le signe de l’identique ou du comparable la diversité géographique et culturelle. » (p.53)

playtime-2

L’image

En outre, comme les vacances sont effectuées sur des temps courts (de 1 à 3 semaines en moyenne), le touriste doit trouver ce qu’il est venu chercher. On verse alors dans le folklore (par opposition à la culture), qui s’illustre par l’accueil des touristes avec des colliers de fleurs dans les clubs de vacances par exemple. Le pays visité doit renvoyer l’image qu’on a de lui. Nous consommons les signes de ce pays, comme le dirait Baudrillard ; et comme l’illustre le film de Jacques Tati, Playtime. Dans un cadre qui tend à s’homogénéiser, on consomme les signes distinctifs qui donnent l’illusion du dépaysement : Tour Eiffel, Tower Bridge, Manneken-Pis, Pyramide, Souk, Tour de Pise, etc. Playtime, de Jacques Tati « L’image, nous dit Marc Augé, aujourd’hui, donne sa couleur particulière à la tension entre attente et souvenir qui fait, dès le départ, l’ambivalence du voyage. Les images, avant le départ, sont nombreuses. Elles déferlent sur nos murs et, bien évidemment, à la télévision. Dans les agences touristiques, les dépliants, les catalogues et même les parcours virtuels sur écran qui peuvent être d’ores et déjà effectués chez les mieux équipées d’entre elles permettent de voir avant d’aller revoir. Le voyage s’apparentera bientôt à une vérification : pour ne pas décevoir, le réel devra ressembler à son image ». (p.54).

L’illusion de la rencontre

Après avoir abordé la négation et la falsification de l’espace et du temps ; ainsi que la consommation superficielle du territoire visité ; abordons à présent l’illusion de la rencontre. En effet, nombreux touristes voyagent pour rencontrer d’autres cultures, et rencontrer d’autres personnes. Notons qu’il est paradoxal que moins les gens se parlent « ici », plus ils veulent aller « là-bas » pour rencontrer l’autre… Mais laissons une nouvelle fois la parole à Marc Augé : « Le charme des destinations lointaines tient en partie à l’illusion qui nous portent à croire que voyager permet de connaître les autres. Illusion dans l’immense majorité des cas, et illusion à peu près inévitable, dont le recours à la caméra révèle la nature : car, si les autres peuvent être, devraient être, un objet de rencontre, ils ne sauraient être un objet de visite, comme les fauves du Kenya ou les chutes du Niagara. […] Ceux que l’on vient filmer ne sont qu’eux-mêmes illusion, une illusion qui répond au désir des visiteurs : illusion du pittoresque, illusion de la couleur locale. […] Si nous n’étions animés que par le désir de rencontrer les autres, nous pourrions le faire aisément sans sortir de nos frontières, dans nos villes et nos banlieues. » (p.56)