Archive for the ‘Philosophie’ Category

La déprime

19 avril 2010

L’Extrait de texte qui suit a été publié par le journal La Décroissance, paru en septembre 2007 (p.14), et a été écris par Yannis Youlountas (Philosophe, poète, qui fut porte parole de la campagne de José Bové en 2007). Mr Youlountas répond à la question  suivante : Comment ne pas céder à la déprime ?

 » […]Quand elle survient, la déprime a quelque chose à nous dire. Quelque chose à propos du monde et de nous même. Quelque chose qui vient du plus profond de notre jugement, comme une source. Ne vaut-il pas mieux la remonter que la boucher ? Et, par la suite, peut être l’optimiser comme avec une dynamo pour redoubler d’énergie ? La tristesse et le désespoir sont de puissantes sensations et les fruits de réflexions abyssales sur le sens de la vie. C’est pourquoi elles peuvent être des étapes salutaires. Des étapes que notre système de pensée actuel diabolise et nous incite à éviter à tout prix et par tous les moyens. Des étapes qui sont des portes ouvertes sur une autre vision du monde et sur nous même. Parce que fondé sur la peur, notre système nous enseigne que ce sont là les bords du monde, qu’il n’y a rien au-delà, que toute déprime est mortifère, qu’elle n’a rien à dire et ne conduit nul part ; qu’il nous faut privilégier  » la conscience ensoleillée  » moquée par Artaud, qu’il ne faut pas se  » pencher  » sur nos problèmes au risque de tomber de haut et, peut-être, de nous révolter ; qu’il nous faut rester assis confortablement pendant que la Terre et les trois quarts de l’humanité sont à genoux, dans le crépitement de rires et des applaudissments télévisés.

Au-delà de cette barrière de nuages pluvieux, que découvre-t-on ? Que le vrai confort est inconfortable, que la paix est un combat, la vérité un débat, le droit une lutte et la joie de vivre un désespoir sublimé. Que tout n’est que paradoxe et que le doute est le précurseur de la pensée.  Que la résistance est d’autant plus généreuse qu’elle est motivée par la dignité plus que par l’espérance, c’est-à-dire par un principe plus que par un pari. Quelles valeurs auraient nos actes s’ils n’étaient guidés que par le calcul de leur chance de réussite et de leurs taux d’intérets ? L’espérance n’est donc pas du tout une nécessité contrairement à la lucidité.En tant que voix muette du doute et de la désillusion que la raison peine à entendre, la déprime est donc non seulement utile mais aussi indispensable à l’épanouissement humain. La joie de vivre ne peut être un état stable et permanent sans tomber dans la caricature d’un bonheur béat et autiste. N’y aurait-il pas dans la déprime une métaphore de la Décroissance pour mieux rebondire et rechercher la vérité ? « 
Publicités

« Sur le concept d’histoire »

25 janvier 2010

Je voudrais ici aborder un écueil que nous rencontrons souvent parmi nos contemporains, et qui a été critiqué il y a presque 70 ans de cela par Walter Benjamin. Cet écueil concerne notre rapport à l’histoire, et se manifeste dans des expressions telles que : « comment cela est-il encore possible en 2009 ? » ; « «comment peut-on voir ça au 21e siècle ? » ; « c’est indigne de notre époque » ; « ces pratiques sont d’un autre âge ! » ; etc.

Les personnes utilisant ces expressions s’offusquent face à une injustice ou un acte barbare au nom d’un critère historique : notre époque ne peut être confrontée à telle ou telle injustice car nous sommes civilisés, et nous avons laissé la barbarie derrière nous. Ce raisonnement implique une conception téléologique de l’Histoire, c’est-à-dire une conception qui voit l’Histoire comme tendant naturellement, intrinsèquement vers le « Bien ».

Cette conception de l’Histoire, Walter Benjamin la dénonçait déjà en 1940 quand des gens considéraient le fascisme en Europe comme étant d’un autre âge. « Celui-ci [le fascisme] garde au contraire toutes ses chances, face à des adversaires qui s’opposent à lui au nom du progrès, compris comme une norme historique. – S’effarer que les évènements que nous vivons soient « encore » possibles au XXe siècle, c’est marquer un étonnement qui n’a rien de philosophique. Un tel étonnement n’a rien d’une connaissance, si ce n’est à comprendre que la conception de l’histoire d’où il découle n’est pas tenable ». Walter Benjamin, Œuvres III, Gallimard, Sur le concept d’histoire, p. 433.

S’il est bien sûr fondamentale que s’indigner face à l’injustice, au fascisme ou quelque forme que ce soit de barbarie, cela ne peut se faire à partir d’un critère qui conçoit l’histoire comme tendant naturellement vers le « Bien » ou le « progrès ». Les événements qui ont suivi le texte de Benjamin le prouve : le 20e siècle a été un des siècles les plus barbare que l’humanité ait connue.

L’histoire ne tend pas – en elle-même – vers le « Bien » ; et les progrès que nous pouvons connaître sont le fruit de luttes, de combats menés par des hommes et des femmes qui défendent des valeurs. Cela implique donc un combat permanent, une vigilance quotidienne sans cesse renouvelée face à ce qui nous menace et nous oppresse.

L’existentialisme est un écologisme !

13 mai 2009

Trois éléments de réflexion du célèbre philosophe Jean-Paul Sartre, extrait de son ouvrage L’existentialisme est un humanisme. Il s’agit, pour Sartre, de « fonder » l’action et la responsabilité de l’humain sans Dieu n’y autre forme de métaphysique. Sartre défend dans son ouvrage l’existentialisme, mais ce noyau de responsabilité conserve toute sa pertinence pour une réflexion écologique : 1) L’humain est ce qu’il fait. 2) Cette action engage l’individu et l’humanité dans son ensemble. 3) Universalisation et responsabilité sont angoisse sinon mauvaise foi.

[…] « Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme ». (p.29-30)

[…] « Mais si vraiment l’existence précède l’essence, l’homme est responsable de ce qu’il est. Ainsi, la première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. […] Il n’est pas un de nos actes qui, en créant l’homme que nous voulons être, ne créé en même temps une image de l’homme tels que nous estimons qu’il doit être. Choisir d’être ceci ou cela, c’est affirmer la valeur de ce que nous choisissons, car nous ne pouvons jamais choisir le mal ; ce que nous choisissons, c’est toujours le bien, et rien ne peut-être bon pour nous sans l’être pour tous ». [p.31-32]

[…] « L’existentialisme déclare volontiers que l’homme est angoisse. Cela signifie ceci : l’homme qui s’engage et qui se rend compte qu’il est non seulement celui qu’il choisit d’être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soit l’humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité. Certes, beaucoup de gens ne sont pas anxieux ; mais nous prétendons qu’ils se masquent leur angoisse, qu’ils la fuient ; certainement, beaucoup de gens croient en agissant n’engager qu’eux-mêmes, et lorsqu’on leur dit : mais si tout le monde faisait comme ça ? ils haussent les épaules et répondent : tout le monde ne fait pas comme ça. Mais en vérité, on doit toujours se demander : qu’arriverait-il si tout le monde en faisait autant ? et on échappe à cette pensée inquiétante que par une sorte de mauvaise foi ». (p.33-34)

Ecologica

23 avril 2009
Voici un texte d’André Gorz extrait de Ecologica (éditions Galilée, 2008) qui aborde la question du rapport entre critique du capitalisme et écologie politique. A. Gorz nous explique comment il est venu à l’écologie politique, dans ce qu’elle a de plus radicale, c’est-à-dire l’écologie politique prise à sa racine.« Que nous soyons dominés dans notre travail, c’est une évidence depuis cent soixante-dix ans. Mais non que nous sommes dominés dans nos besoins et nos désirs, nos pensées et l’image que nous avons de nous-mêmes. […]. C’est par lui, par la critique du modèle de consommation opulent que je suis devenu écologiste avant la lettre […].
En partant de la critique du capitalisme, on arrive donc immanquablement à l’écologie politique qui, avec son indispensable théorie critique des besoins, conduit en retour à approfondir et à radicaliser encore la critique du capitalisme. Je ne dirais donc pas qu’il y a une morale de l’écologie, mais plutôt que l’exigence éthique d’émancipation du sujet implique la critique théorique et pratique du capitalisme, de laquelle l’écologie politique est une dimenssion essentielle. Si tu pars, en revanche, de l’impératif écologique, tu peux aussi bien arriver à un anticapitalisme radical qu’à un pétainisme vert, à un écofascisme ou à un communautarisme naturaliste. L’écologie n’a toute sa charge critique et éthique que si les dévastation de la Terre, la destruction des bases naturelles de la vie sont comprises comme les conséquences d’un mode de production ; et que ce mode de production exige la maximisation des rendements et recourt à des techniques qui violent les équilibres biologiques. Je tiens donc que la critique des techniques dans lesquelles la domination sur les hommes et sur la nature s’incarne est une des dimensions essentielles d’une éthique de la libération. » (André Gorz, Ecologica, Galilé, Paris, 2008, p. 13-14-15).

Ce texte aborde selon nous plusieurs thèmes essentiels :

1) Il replace l’exigence d’émancipation au coeur  du discours de gauche (quid du P.S, P.C, des Verts ???).  En effet, une des dimensions fondamentales de ce qu’on appelle la gauche, est (sensée être) l’émancipation de l’individu et du monde social. Or, force est de constater que les partis, dans leur grande majorité, ne parlent plus d’émancipation, mais de pouvoir d’achat…

2) Il montre que l’écologie politique ne peut-être le capitalisme repeint en vert : tourisme équitable, voiture propres, développement durable, entreprises vertes, Nicola Hulot, etc. Car, si on limite la pollution ou la dépense d’énergie, la question de la domination des individus dans leurs désirs, leurs besoins ou l’image qu’ils ont d’eux-mêmes ne disparaissent en rien avec le développement durable ou la voiture « propre ». Ce sont les mêmes désirs, les mêmes besoins un peu transformés « revendus ». « Green is green »… C’est-à-dire que la mode écolo (vert) c’est de l’argent (le dollar est vert).

3) Le texte indique également que se revendiquer de l’écologie, même radicale, peut conduire à des impasses : écofascisme, pétainsime vert, survivalistes. Au-delà des dérives mercantiles, de la capacité du système à digérer la critique, il ne suffit pas d’être écolo pour être du « bon côté »… si tant est que l’on se batte pour des valeurs humanistes et partageuses.

L’Homme Unidimensionnel

23 avril 2009

« Les capacités (intellectuelles et matérielles) de la société contemporaine sont infiniment plus grande que jamais, ce qui signifie que la domination de la société sur l’individu est infiniment plus grande que jamais. L’originalité de notre société réside dans l’utilisation de la technologie, plutôt que de la terreur, pour obtenir la cohésion des forces sociales dans un mouvement double, un fonctionnalisme écrasant et une amélioration croissante du standard de vie.

Une théorie critique de la société contemporaine doit rechercher les causes de ces développements et examiner leurs alternatives historiques. Il lui faut analyser la manière dont la société utilise (ou n’utilise pas, ou utilise avec excès) ses possibilités pour améliorer la condition humaine ».

Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Les éditions de Minuit, 1968, p.16.

Méchant par outrecuidance

21 avril 2009

 » Puissions-nous ne pas nous sentir trop bien !  » – telle était la secrète angoisse au coeur des Grecs de la bonne époque. C’est pourquoi ils se prêchaient la mesure. Et nous ! « 

Friedrich Nietzsche
, Aurore, Gallimard, Paris, 1980, p. 128.

Nietzsche visionnaire ! Cette citation prend tout son sens aujourd’hui. L’Hybris fait rage tandis que les dieux sont morts. Nous sacrifions tout pour le confort. Nous ne nous angoissons plus  de rien et le réel nous rattrape.

« Puissions nous ne pas nous sentir trop bien » Et nous ! Et nous ! Et nous ? Voici un des paradoxes de l’Histoire : c’est quand les humains ont les moyens matériels de tout détruire que la mesure ne les préoccupe plus en rien ! Puissions-nous nous sentir trop bien ; dussions-nous déprimer, en crever ! Dussions-nous errer dans un monde du rien, dans un empire d’insignifiance.

Nulle morale ici. Il est question d’émancipation : Qu’est-ce qui permet à un humain de persévérer dans son être ? Qu’est-ce qui lui permet de tenir debout ? Qu’est-ce qui fait que les individus deviennent maître de leur devenir ? En aucun cas la marchandise et la consommation.

« Le mode de vie des américains n’est pas négociable »(G. Bush). Telle est la bannière de notre époque. L’angoisse a changée de bord. Nous mourons du confort et nous nous battons pour le pouvoir d’achat.