Archive for the ‘Décroissance’ Category

Les rurbains contre la nature

6 mai 2009

Détruire la biosphère par amour du paysage

Voici un extrait du texte que l’on trouve sur le site du Monde diplomatique. Ce texte est très intéressant car il souligne la contradiction entre l’envie de « nature » et la volonté d’y cumuler les avantages du citadin. Cette contradiction écologique est rendue possible avec les moyens techniques : la voiture et internet. La volonté de tout posséder à la fois se fait au détriment de la planète, bien qu’elle se revendique d’une plus grande proximité avec la Nature ! Je mets ici ce que l’auteur, à savoir Augustin Berque, appel « La parabole du livreur de toffu« .


« Prenez une ville traditionnelle, bien compacte, avant la diffusion de l’automobile. Cent habitants y vont à pied acheter leur tofu au coin de la rue. Maintenant, prenez l’urbain diffus. Ces cent habitants y vivent chacun dans sa maison individuelle, isolée au bout d’une petite route au fond du paysage ; et chacun commande son tofu sur Internet. Il faut donc maintenant cent livraisons motorisées pour acheminer ces cent tofus au bout de ces cent routes. Quel est le plus écologique, la ville compacte ou l’urbain diffus ? »

Retrouver
ici l’ensemble du texte.

Notons qu’il est possible de faire un paralèlle avec les voyages touristiques dit « vert ». Si nous prenons l’avions pour faire de la randonnée à l’autre bout de la planète, c’est au nom d’une plus grande proximité avec la nature que nous la détruisons davantage. Tant que nous voudrons tout et tout de suite, nous ne sortirons jamais de ces contradictions et c’est chaque fois la planète qui trinque. Que ceux qui vante ces merveilleux paysages en profitent, car nos enfants et petits enfants ne pourrons plus en jouire… Nous sortirons des problèmes écologiques que posent notre mode de vie, non pas en consommant de la nature, mais en adoptant un mode de vie conséquant, où la limite sera acceptée comme le respect des autres, plutôt que comme une « privation de liberté » !

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Comment les riches détruisent le monde

23 avril 2009

Voici en lien un article du Monde Diplomatique, par Hervé Kempf (Journaliste, auteur de Comment les riches détruisent la planète, Seuil, Paris, 2007).

Ce bon texte a pour mérite, entre autre, d’aller contre le lieu commun si souvent répendu : « vouloir la décroissance c’est vouloir que les pauvres deviennent plus pauvre ! »

extrait : « Qui va réduire sa consommation matérielle ? On estime que 20 à 30 % de la population mondiale consomme 70 à 80 % des ressources tirées chaque année de la biosphère. C’est donc de ces 20 à 30 % que le changement doit venir, c’est-à-dire, pour l’essentiel, des peuples d’Amérique du nord, d’Europe et du Japon. Au sein de ces sociétés surdéveloppées, ce n’est pas aux pauvres, aux RMIstes, aux salariés modestes que l’on va proposer de réduire la consommation matérielle. Mais ce n’est pas non plus seulement les hyper-riches qui doivent opérer cette réduction : car même si Mr. Sarkozy, Vincent Bolloré, Alain Minc, Bernard Arnault, Arnaud Lagardère, Jacques Attali et leur cortège d’oligarques se passent de limousines avec chauffeurs, de montres clinquantes, de shopping en 4 x 4 à Saint-Tropez, ils ne sont pas assez nombreux pour que cela change suffisamment l’impact écologique collectif. C’est à l’ensemble des classes moyennes occidentales que doit être proposée la réduction de la consommation matérielle ».

Pour retrouver l’intégralité de l’article, cliquer ici

Ecologica

23 avril 2009
Voici un texte d’André Gorz extrait de Ecologica (éditions Galilée, 2008) qui aborde la question du rapport entre critique du capitalisme et écologie politique. A. Gorz nous explique comment il est venu à l’écologie politique, dans ce qu’elle a de plus radicale, c’est-à-dire l’écologie politique prise à sa racine.« Que nous soyons dominés dans notre travail, c’est une évidence depuis cent soixante-dix ans. Mais non que nous sommes dominés dans nos besoins et nos désirs, nos pensées et l’image que nous avons de nous-mêmes. […]. C’est par lui, par la critique du modèle de consommation opulent que je suis devenu écologiste avant la lettre […].
En partant de la critique du capitalisme, on arrive donc immanquablement à l’écologie politique qui, avec son indispensable théorie critique des besoins, conduit en retour à approfondir et à radicaliser encore la critique du capitalisme. Je ne dirais donc pas qu’il y a une morale de l’écologie, mais plutôt que l’exigence éthique d’émancipation du sujet implique la critique théorique et pratique du capitalisme, de laquelle l’écologie politique est une dimenssion essentielle. Si tu pars, en revanche, de l’impératif écologique, tu peux aussi bien arriver à un anticapitalisme radical qu’à un pétainisme vert, à un écofascisme ou à un communautarisme naturaliste. L’écologie n’a toute sa charge critique et éthique que si les dévastation de la Terre, la destruction des bases naturelles de la vie sont comprises comme les conséquences d’un mode de production ; et que ce mode de production exige la maximisation des rendements et recourt à des techniques qui violent les équilibres biologiques. Je tiens donc que la critique des techniques dans lesquelles la domination sur les hommes et sur la nature s’incarne est une des dimensions essentielles d’une éthique de la libération. » (André Gorz, Ecologica, Galilé, Paris, 2008, p. 13-14-15).

Ce texte aborde selon nous plusieurs thèmes essentiels :

1) Il replace l’exigence d’émancipation au coeur  du discours de gauche (quid du P.S, P.C, des Verts ???).  En effet, une des dimensions fondamentales de ce qu’on appelle la gauche, est (sensée être) l’émancipation de l’individu et du monde social. Or, force est de constater que les partis, dans leur grande majorité, ne parlent plus d’émancipation, mais de pouvoir d’achat…

2) Il montre que l’écologie politique ne peut-être le capitalisme repeint en vert : tourisme équitable, voiture propres, développement durable, entreprises vertes, Nicola Hulot, etc. Car, si on limite la pollution ou la dépense d’énergie, la question de la domination des individus dans leurs désirs, leurs besoins ou l’image qu’ils ont d’eux-mêmes ne disparaissent en rien avec le développement durable ou la voiture « propre ». Ce sont les mêmes désirs, les mêmes besoins un peu transformés « revendus ». « Green is green »… C’est-à-dire que la mode écolo (vert) c’est de l’argent (le dollar est vert).

3) Le texte indique également que se revendiquer de l’écologie, même radicale, peut conduire à des impasses : écofascisme, pétainsime vert, survivalistes. Au-delà des dérives mercantiles, de la capacité du système à digérer la critique, il ne suffit pas d’être écolo pour être du « bon côté »… si tant est que l’on se batte pour des valeurs humanistes et partageuses.

L’idéologie sociale de la bagnole

20 avril 2009

Voici des extraits d’un texte d’André Gorz, écrit en 1973. Il traite de la bagnole, des problèmes de dépendance qu’elle entraîne et des valeurs qu’elle véhicule !


Retrouvez le texte intégral sur le site de Vélorution ici

On pourra noter l’actualité des propos qui ont 36 ans… et la pertinence de ces analyses qui ont parfaitement (malheureusement !) résisté au temps. Quelle tristesse de constater que la voiture passe encore comme un symbole d’émancipation, et le permis de conduire comme un rite de passage vers la maturité !

« […] Paradoxe de la voiture automobile : en apparence, elle conférait à ses propriétaires une indépendance illimitée, leur permettant de se déplacer aux heures et sur les itinéraires de leur choix à une vitesse égale ou supérieure à celle du chemin de fer. Mais, en réalité, cette autonomie apparente avait pour envers une dépendance radicale : à la différence du cavalier, du charretier ou du cycliste, l’automobiliste allait dépendre pour son alimentation en énergie, comme d’ailleurs pour la réparation de la moindre avarie, des marchands et spécialistes de la carburation, de la lubrification, de l’allumage et de l’échange de pièces standard. A la différence de tous les propriétaires passés de moyens de locomotion l’automobiliste allait avoir un rapport d’usager et de consommateur – et non pas de possesseur et de maître – au véhicule dont, formellement, il était le propriétaire. Ce véhicule, autrement dit, allait l’obliger à consommer et à utiliser une foule de services marchands et de produits industriels que seuls des tiers pourraient lui fournir. L’autonomie apparente du propriétaire d’une automobile recouvrait sa radicale dépendance ».

« […] Si la voiture doit prévaloir, il reste une seule solution : supprimer les villes, c’est-à-dire les étaler sur des centaines de kilomètres, le long de voies monumentales, de banlieues autoroutières. C’est ce qu’on a fait aux Etats-Unis. Ivan Illich (Energie et Equité. Ed. Le Seuil ) en résume le résultat en ces chiffres saisissants : « L’Américain type consacre plus de mille cinq cents heures par an (soit trente heures par semaine, ou encore quatre heures par jour, dimanche compris) à sa voiture : cela comprend les heures qu’il passe derrière le volant, en marche ou à l’arrêt ; les heures de travail nécessaires pour la payer et pour payer l’essence, les pneus, les péages, l’assurance, les contraventions et impôts… A cet Américain, il faut donc mille cinq cents heures pour faire (dans l’année) 10 000 km. Six km lui prennent une heure. Dans les pays privés d’industrie des transports, les gens se déplacent à exactement cette même vitesse en allant à pied, avec l’avantage supplémentaire qu’ils peuvent aller n’importe où et pas seulement le long des routes asphaltées. »

Il est vrai, précise Illich, que dans les pays non industrialisés les déplacements n’absorbent que 2 à 8 % du temps social (ce qui correspond vraisemblablement à deux à six heures par semaine). Conclusion suggérée par Illich : l’homme à pied couvre autant de kilomètres en une heure consacrée au transport que l’homme à moteur, mais il consacre à ses déplacements cinq à dix fois moins de temps que ce dernier. Moralité : plus une société diffuse ces véhicules rapides, plus – passé un certain seuil – les gens y passent et y perdent de temps à se déplacer. C’est mathématique.

La raison ? Mais nous venons à l’instant de la voir : on a éclaté les agglomérations en interminables banlieues autoroutières, car c’était le seul moyen d’éviter la congestion véhiculaire des centres d’habitation. Mais cette solution a un revers évident : les gens, finalement, ne peuvent circuler à l’aise que parce qu’ils sont loin de tout. Pour faire place à la bagnole, on a multiplié les distances : on habite loin du lieu de travail, loin de l’école, loin du supermarché – ce qui va exiger une deuxième voiture pour que la « femme au foyer » puisse faire les courses et conduire les enfants à l’école. Des sorties ? Il n’en est pas question. Des amis ? Il y a des voisins… et encore. La voiture, en fin de compte, fait perdre plus de temps qu’elle n’en économise et crée plus de distances qu’elle n’en surmonte. Bien sûr, vous pouvez vous rendre à votre travail en faisant du 100 km/h ; mais c’est parce que vous habitez à 50 km de votre job et acceptez de perdre une demi-heure pour couvrir les dix derniers kilomètres. Bilan : « Les gens travaillent une bonne partie de la journée pour payer les déplacements nécessaires pour se rendre au travail » (Ivan Illich) ».

« […] La vérité, c’est que personne n’a vraiment le choix : on n’est pas libre d’avoir une bagnole ou non parce que l’univers suburbain est agencé en fonction d’elle – et même, de plus en plus, l’univers urbain. C’est pourquoi la solution révolutionnaire idéale, qui consiste à supprimer la bagnole au profit de la bicyclette, du tramway, du bus et du taxi sans chauffeur, n’est même plus applicable dans les cités autoroutières comme Los Angeles, Detroit, Houston, Trappes ou même Bruxelles, modelées pour et par l’automobile. Villes éclatées, s’étirant le long de rues vides où s’alignent des pavillons tous semblables et où le paysage (le désert) urbain signifie : « Ces rues sont faites pour rouler aussi vite que possible du lieu de travail au domicile et vice versa. On y passe,, on n’y demeure pas. Chacun, son travail terminé, n’a qu’à rester chez soi et toute personne trouvée dans la rue la nuit tombée doit être tenue pour suspecte de préparer un mauvais coup. » Dans un certain nombre de villes américaines, le fait de flâner à pied la nuit dans les rues est d’ailleurs considéré comme un délit.

Alors, la partie est-elle perdue ? Non pas ; mais l’alternative à la bagnole ne peut être que globale. Car pour que les gens puissent renoncer à leur bagnole, il ne suffit point de leur offrir des moyens de transports collectifs plus commodes : il faut qu’ils puissent ne pas se faire transporter du tout parce qu’ils se sentiront chez eux dans leur quartier, leur commune, leur ville à l’échelle humaine, et qu’ils prendront plaisir à aller à pied de leur travail à leur domicile – à pied ou, à la rigueur, à bicyclette. Aucun moyen de transport rapide et d’évasion ne compensera jamais le malheur d’habiter une ville inhabitable, de n’y être chez soi nulle part, d’y passer seulement pour travailler ou, au contraire, pour s’isoler et dormir. « Les usagers, écrit Illich, briseront les chaînes du transport surpuissant lorsqu’ils se remettront à aimer comme un territoire leur îlot de circulation, et à redouter de s’en éloigner trop souvent. » Mais, précisément, pour pouvoir aimer « son territoire », il faudra d’abord qu’il soit rendu habitable et non pas circulable : que le quartier ou la commune redevienne le microcosme modelé par et pour toutes les activités humaines, où les gens travaillent, habitent, se détendent, s’instruisent, communiquent, s’ébrouent et gèrent en commun le milieu de leur vie commune. Comme on lui demandait une fois ce que les gens allaient faire de leur temps, après la révolution, quand le gaspillage capitaliste sera aboli, Marcuse répondit : « Nous allons détruire les grandes villes et en construire de nouvelles. Ça nous occupera un moment. »

« […] Ne jamais poser le problème du transport isolément, toujours le lier au problème de la ville, de la division sociale du travail et de la compartimentation que celle-ci a introduite entre les diverses dimensions de l’existence : un endroit pour travailler, un autre endroit pour « habiter », un troisième pour s’approvisionner, un quatrième pour s’instruire, un cinquième pour se divertir. L’agencement de l’espace continue la désintégration de l’homme commencée par la division du travail à l’usine. Il coupe l’individu en rondelles, il coupe son temps, sa vie, en tranches bien séparées afin qu’en chacune vous soyez un consommateur passif livré sans défense aux marchands, afin que jamais il ne vous vienne à l’idée que travail, culture, communication, plaisir, satisfaction des besoins et vie personnelle peuvent et doivent être une seule et même chose : l’unité d’une vie, soutenue par le tissu sociale de la commune. »

André Gorz, L’idéologie sociale de la bagnole, Le Sauvage, septembre-octobre 1973.

Levier d’Archimed

19 avril 2009
Archimède : « donnez-moi un levier et je soulèverai le monde». L’ambition du savant était de déplacer des grandes masses à partir de petites.

Il n’est pas question d’aborder ici des questions de mécanique, mais bien encore et toujours de traiter de la décroissance. Suite à une conférence à laquelle j’ai assisté, je voudrais revenir sur un aspect problématique : la dimension moralisatrice de l’intervenant. Ce dernier, tout en présentant dans ses grandes lignes la théorie de la décroissance, avait tendance à juger les gens moralement : « Vous allumez encore votre télé ; Vous allez encore au supermarché ; Vous utilisez beaucoup votre voiture… alors que c’est facile de ne plus le faire ! ». Tout cela en sous-entendant que ce n’était « pas bien ».

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Je rejoins ici Paul Ariès qui met en garde contre les tendances compétitives des décroissants : « plus décroissant que moi tu meurs ». En effet, la décroissance est un processus infini, il ne suffit pas de respecter la dépense des 500 kg d’équivalent carbone par personne et d’aller faire la morale aux autres. S’il est bien sûr nécessaire de réfléchir à notre dépense d’énergie dans ce cadre, il faut également mesurer le fait que d’entrer en décroissance n’est pas « facile ».

Ce qui importe donc, c’est de trouver des leviers, des points sur lesquels s’appuyer pour entrer dans une démarche d’objecteur de croissance. Il s’agit de trouver les leviers qui permettront aux individus de s’approprier les problématiques écologiques, et de montrer que la décroissance constitue « une solution » tant sur le plan individuel que social.

Il n’est pas possible, à mon avis, de faire réfléchir sur la décroissance à travers la morale. Il faut alors trouver d’autres leviers. Certains auteurs sont bien sur cette problématique. Que l’on soit d’accord avec ou non, « la pédagogie des catastrophes » de Serge Latouche répond bien à cette question. De même, le livre de J.P. Dupuy « Pour un catastrophisme éclairé » propose une solution pour « activer » les comportements individuels et collectifs. On peut également supposer que certaines expériences de vie permettent aussi d’éclairer les questions écologiques sous un autre angle. Il est aussi possible de faire jaillir des problématiques sur la place publique à travers des actions anti-pub par exemple, etc.

Il n’y a pas, selon moi, de solution miracle. C’est en multipliant les actions, les discours, les modes de vie subversifs, que les problématiques décroissantes seront appropriées par nos concitoyens. Il n’existe pas qu’un seul levier, et tandis que certains « parleront », d’autres n’auront aucun écho. Gardons en tête que d’entrer en décroissance n’est pas facile, mais que cela en vaut la peine ! S’il est évidemment question d’éviter les catastrophes écologiques mondiales, devenir objecteur de croissance permet aussi d’augmenter sa « propre puissance d’être », en se questionnant sur le sens plutôt que sur la consommation.

Politiser le bio

19 avril 2009

Si l’apport des magasins biologiques, pour accéder à de nombreux produits qui respectent l’environnement, est indéniable ; il ne faudrait pas les considérer comme « une fin en soi ».

En effet, ces magasins permettent de trouver toute sorte de biens, qu’ils soient alimentaires ou d’entretients. Ils permettent également de relayer des informations ou une presse écologique. Dans la plupart des cas (pas tous les cas car des produits viennent parfois de loin et sont transportés en avion…), cet accès à des biens répondants à des normes environnementales ne peut être qu’un plus pour la planète.

Cependant, ils peuvent aussi constituer une forme de repoussoir et de leurre. Ils peuvent constituer un leurre dans la mesure où ils limiteraient l’aspect écologique à l’acte d’achat. En d’autres termes, il ne suffit pas de consommer sain, si cet acte n’est pas inscrit dans une perspective sociale plus globale. La logique est la même qu’avec la « suppression » des sacs plastiques en grande surface, qui préviendrait la remise en cause des grandes surfaces elles-mêmes. Ou encore la vignette verte automobile qui déculpabilise les conducteurs et limite la remise en cause de la voiture… C’est donc un leurre dans la mesure où la volonté de « faire bien » ne permet pas de toucher le fond du problème : « l’enfer est pavé de bonnes intentions… »

Ils peuvent aussi représenter un repoussoir car le bio peut être considéré comme « bourgeois ». S’il en est ainsi, c’est parce que l’achat de bio est perçu par certains comme réservé à une certaine tranche de la population, qui peut se permettre de dépenser beaucoup d’argent dans des biens de qualités. A travers ce mode de consommation, il n’est plus tant question, pour ce segment de clientèle, de projets de société pour changer notre mode de vie, que de pouvoir consommer des produits sains. Dans ce cas là, nous versons dans une consommation distinctive, qui a davantage une dimension sociale (affirmer une position sociale à travers la consommation) que politique. Or, il est bien question, si l’on considère la problématique écologique à la racine, d’un changement global de société. Il ne faudrait pas que l’acte de consommation se substitue à une conception plus générale de la société.

Ce dont il est question, quand nous parlons de perspectives globales, c’est de retrouver des pratiques collectives : aller aux champignons, faire des confitures avec ses voisins, aller voir les producteurs directement, organiser des formes d’Amap, s’occuper de son potager, aider son voisin pour n’importe quoi, etc., etc., etc. Bien évidemment, chacun d’entre nous ne peut tout faire lui-même, et c’est pour ça que les magasins bio ont un sens et un rôle à jouer. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que ces magasins ne doivent que pallier à nos besoins, plutôt que de constituer une fin en soi. La perspective politique globale doit demeurer la ligne de mire…

Décoloniser l’imaginaire

19 avril 2009

Ce texte Serge Latouche traite du lien rompu entre l’homme moderne et la nature. Notre vision du monde ne peut plus voir la nature comme quelque chose à respecter, mais bien plutôt comme un potentiel d’exploitation ou quelque chose à s’approprier. Cet incapacité fondamentale n’est pas le fruit du hasard, si cette rupture entre la nature et l’homme a opéré, c’est que notre « imaginaire », autrement dit notre conscience commune, a été « colonisée » par la vision consumériste du monde. Être capable d’établir un rapport au monde non consumériste, non centré sur l’économie, est donc une étape nécessaire à toute démarche qui se veut alternative.

« Face à la mondialisation, qui n’est que le triomphe planétaire du tout-marché, il nous faut concevoir et vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessés d’être centrales (ou uniques), où l’économie est remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime. Il nous faut renoncer à cette course folle vers une consommation toujours accrue. Cela n’est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive de l’environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale des humains contemporains. Il s’agit là d’une véritable décolonisation de notre imaginaire et d’une déséconomicisation des esprits nécessaires pour changer vraiment le monde avant que le changement du monde ne nous y contraigne dans la douleur. Il faut commencer à voir les choses autrement pour qu’elles puissent devenir autres, pour que l’on puisse concevoir des solutions vraiment originales et novatrices.

[…] En Sibérie, on va mourir dans la forêt pour rendre aux animaux ce que l’on a reçu. Cette attitude implique des rapports de réciprocité entre les hommes et le reste de l’univers. Les hommes sont prêts à se donner à Gaia comme Gaia se donne à eux. En niant la capacité de régénération de la nature, en réduisant les ressources naturelles à une matière première à exploiter et non en la considérant comme un « ressourcement », la modernité a éliminé le rapport de réciprocité entre l’homme et la nature. Tous les peuples opprimés, étranglés, humiliés de la planète n’aspirent pas nécessairement à ce que cache les miracles du développement quels que soit les emballages. Ils aspirent sans doute d’abord à survivre. Non d’une survie purement biologique mesurée en calories, ou purement matérielle, comme le donne à penser la vision économiste et développementiste, mais d’une survie culturelle en terme de chaleur humaine. Ils aspirent si possible à vivre « bien ». Bien et non pas toujours plus, ni mieux. Cela signifie vivre dans la dignité selon leurs valeurs, leurs normes et leurs choix culturels, sans être piégés par et dans la course au plus haut PNB. Au fond, n’est-ce pas une aspiration profonde partagée par les petites gens du Nord ? C’est cette aspiration que vise à réaliser la décroissance conviviale combinée au localisme. »

Serge Latouche, Survivre au développement, Mille et une nuit, 2004, p. 115, 118 & 119.

Qu’est-ce que la décroissance ?

17 avril 2009

Depuis quelques années, un nouveau courant a fait son apparition sur la scène politique : il s’agit de la décroissance. Qu’est-ce que la décroissance ? En quoi ce courant est-il pertinent politiquement ? Je vais maintenant présenter ce courant, tout en sachant que celui-ci va au-delà de ces quelques lignes et demanderait d’avantage de précisions. Il s’agit donc d’une introduction plutôt que d’une définition exhaustive de la décroissance.

Présentation

L’idée de décroissance repose sur une idée fort simple, mais que nous contredisons pourtant tous les jours : une croissance infinie est impossible dans un monde fini. Et ceci, pour deux raisons majeures : 1) l’essor économique que nous avons connu a été en parti possible grâce aux matières premières fossiles. Ces dernières ne se renouvellent pas, elles disparaîtront donc inévitablement. Autrement dit, nous avons vécu sur le capital de la planète, et non sur ses revenus ! 2) Notre mode de vie actuel est incompatible, d’un point de vue environnementale, avec les capacités de la planète à « digérer » nos émissions polluantes. « L’activité humaine exerce une telle pression sur les fonctions naturelles de la Terre que la capacité des écosystèmes de la planète à répondre aux besoins des générations futures ne peut plus être considérée comme acquise .« [1] Selon cette étude, 60 % des « services clefs » que la nature fournit à l’homme sont compromis. Quinze des vingt-quatre écosystèmes observés (eau douce, climat, réserves halieutiques, sols, forêts, zones côtières, récifs coralliens…) sont « sérieusement dégradés » ou « exploités de manière insoutenable » alors que la survie du genre humain en dépend. »[2]

« Alors que 20% des humains consomment 80% des ressources, trois planètes Terre au minimum seraient nécessaires pour que sept milliards d’humains puissent vivre comme des européens moyens. »[3] L’idée de croissance (en lien avec l’idée de développement et de progrès), conduit donc à une double imposture. 1) Elle fait passer les maux pour les remèdes : l’idéologie de croissance, au nom de l’égalité et du pouvoir d’achat, renforce et accroît les différences entres riches et pauvres. Ce sont les mêmes qui « profitent » de la croissance, du développement et du « progrès » ; creusant d’avantage les inégalités. 2) Ce même dogme fait croire que le modèle des pays « riches » est exportable, qu’il peut s’étendre à toute la planète. C’est tout simplement impossible, car le Terre ne pourrait supporter que tous les terriens vivent comme des européens ou des américains. Les mirages de la croissance, du développement et du « progrès » ont pour but de rendre souhaitable un mode de vie insoutenable, ainsi que de maintenir un ordre politique en place.

Une conception finie de la planète implique, au contraire, une remise en cause de nombreux aspects de notre mode de vie. Il faut un rapport au monde qui ne mette plus en danger le devenir même de l’humanité. C’est ce que tente de concevoir la décroissance. Ce mouvement s’inscrit dans une démarche théorique : il s’agit de lutter contre l’idéologie de croissance ; ainsi que sur un mode pratique : il s’agit de limiter les conséquences de notre mode de vie sur la planète. Les principaux aspects, c’est-à-dire les principaux vecteurs de croissance et de pollution, auxquels s’oppose la décroissance sont la publicité, l’automobile et l’avion, les supermarchés, le scientisme et la télévision. Ces différents aspects sont en quelque sorte le « fer de lance » de notre mode de vie. Ce sont eux qui structurent notre rapport au monde consumériste (la croissance ne va pas sans la consommation).

La pub est l’incarnation d’une société guidée par l’acquisition d’objets : elle fait croire que le bonheur passe par des objets ; elle culpabilise pour vendre ; elle corrompt les médias ; et elle est sexiste. De même, l’automobile est le symbole de l’individualisme, de la vitesse, du déplacement à outrance ; elle est extrêmement polluante (l’avion est le mode de transport le plus polluant par passager), sans parler des morts qu’elle provoque quotidiennement. L’idée de décroissance remet aussi en cause les supermarchés, en tant que temple de la consommation incitant au productivisme et à la délocalisation, et ruinant la vie des bourgs. Le scientisme lui, suppose que les problèmes rencontrés par l’humanité seront résolus avec la science. Le scientisme dédouane les individus de leurs responsabilités pour les faire reposer sur les scientifiques : « d’ici là, les scientifiques auront fait des découvertes, et le problème sera résolu… » ! Finalement, la télévision, en tant que média de la passivité, vecteur de l’idéologie de croissance, substitue les relations humaines à la présence devant un objet. [4]

La décroissance s’oppose à ces valeurs et à ce mode de vie, mais ce courant ne demeure pas dans la critique, il revendique un contenu positif. On comprend que la décroissance revendique plus de liens et moins de biens ; qu’elle défend les valeurs de proximité ; la lenteur ; le respect de l’environnement ; la politique, entendue comme le lieu du débat et de la responsabilité. On ne devient pas un être humain responsable à travers l’acquisition de biens matériels, mais à travers le langage, l’échange, la confrontation avec d’autres personnes.

En quoi la décroissance est-elle pertinente ?

Qu’est-ce que ce courant apporte de différent sur la scène politique ? L’aspect le plus important de la décroissance est sa capacité à briser le consensus existant. En remettant en cause ce qui constitue notre quotidien (l’automobile, la pub, le supermarché, la télévision…), l’idée de décroissance permet de mettre à distance notre mode de vie. Ce qui passait pour « naturel » ne l’est plus ! Et c’est précisément dans cette distance que vient se loger le débat, la critique, et de nouvelles expériences de vie. Si nos comportements quotidiens soulèvent des questionnements, s’ils ne vont plus de soi, alors on peut questionner l’intérêt réel qu’ils représentent aux regards de leurs conséquences.

En critiquant ce qui est accepté par tous, c’est-à-dire la croissance, le courant décroissant pose de nouvelles frontières politiques, de nouveaux rapports de force. La planète Terre est un espace fini, elle ne peut donc pas supporter notre mode de vie destructeur. Cette mise à distance de nos comportements permet de hiérarchiser d’autres valeurs que celles qui dominent actuellement. Il s’agit ici de subordonner l’économie à d’autres valeurs. « Il faut que la modernité choisisse, nous dit Jean Pierre Dupuy, ce qui lui est le plus essentiel : son exigence éthique d’égalité, qui débouche sur des principes d’universalisation, ou bien le mode de développement qu’elle s’est donné. » [5]  Il faut sortir de l’idéologie de croissance, celle du toujours plus ; car le possible n’implique en rien le souhaitable.

[1] Millenium Ecosystem Assessment, mars 2005.

[2 ]Jean-paul Besset, Comment ne plus être progressiste… sans devenir réactionnaire, Fayard, Paris, 2005, p. 38.

[3] Paul Ariès, Décroissance ou barbarie, Golias, Villeurbanne, 2005, P.7.

[4] La moyenne nationale est de 3h30 passé devant la télé par jour…

[5] Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Édition du Seuil, Paris, 2002, p. 30.

Du tourisme

16 avril 2009

Ce texte veut montrer que l’image que nous avons des voyages n’est pas  aussi idyllique que nous pouvons le penser. En effet, les voyages ne constituent pas à coup sûr une réelle rencontre, et il arrive bien souvent que la superficialité des vacances ne soit qu’une négation de l’autre, bien plus qu’une rencontre. Comment comprendre qu’en faisant un pas vers l’autre, on s’en éloigne ? Nous verrons que certains voyages sont à la fois négation de l’espace et du temps ; qu’ils reposent sur un rapport particulier à l’image ; et sur l’illusion de la rencontre. Pour ce faire, je m’appuierais sur un texte de Marc AugéLe temps en ruines, Galilée, 2003.

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Playtime, de Jacques Tati (1967)

Négation de l’espace et du temps

Avec les moyens techniques contemporains, à savoir l’avion, la voiture ou encore le TGV, chacun d’entre nous peut se rendre à l’autre bout du pays ou de la planète en quelques heures. Chacun traverse ainsi les mers, les pays, les paysages, sans ne jamais parler à personne (sauf à l’hôtesse de l’air…) ; sans ne rien voir des gens et des pays que l’on a « parcouru ». Ce qui importe alors n’est pas le voyage, en tant que parcours, mais la destination. Chacun espère aller le plus loin possible en un minimum de temps ! Si les voyages d’antan avaient une dimension initiatique (« les voyages forment la jeunesse »), il n’en est plus rien, puisqu’il s’agit d’avoir de l’argent pour se payer l’avion et l’hôtel. Si tant est qu’on ait de l’argent, le voyage est facile ; il n’a plus rien du parcoure, de la rencontre avec les autres, et encore moins de repousser ses propres limites. En effet, qu’y a-t-il de formateur à parcourir 3000 Km en avion pour patauger dans la piscine de l’hôtel ? Tout est nié, aussi bien l’espace que le temps. Le tourisme opère aussi, selon Marc Augé, une falsification de l’espace et du temps : « La carte du tourisme mondial jongle avec le temps comme avec l’espace, et de Louxor à Palenque, d’Angkor à Tikal ou de l’Acropole à l’Île de Pâques, l’idée d’un patrimoine culturel de l’humanité prend forme, mais ce patrimoine, relativisant le temps et l’espace, se présente avant tout comme un objet de consommation plus ou moins décontextualisé, ou dont le vrai contexte est le monde de la circulation planétaire auquel ont accès les touristes les plus aisés économiquement et les plus curieux intellectuellement, le monde dans lequel les critères du confort ou du luxe uniformisent le quotidien : d’un bout à l’autre de la planète, les aéroports, les avions, les chaînes hôtelières placent sous le signe de l’identique ou du comparable la diversité géographique et culturelle. » (p.53)

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L’image

En outre, comme les vacances sont effectuées sur des temps courts (de 1 à 3 semaines en moyenne), le touriste doit trouver ce qu’il est venu chercher. On verse alors dans le folklore (par opposition à la culture), qui s’illustre par l’accueil des touristes avec des colliers de fleurs dans les clubs de vacances par exemple. Le pays visité doit renvoyer l’image qu’on a de lui. Nous consommons les signes de ce pays, comme le dirait Baudrillard ; et comme l’illustre le film de Jacques Tati, Playtime. Dans un cadre qui tend à s’homogénéiser, on consomme les signes distinctifs qui donnent l’illusion du dépaysement : Tour Eiffel, Tower Bridge, Manneken-Pis, Pyramide, Souk, Tour de Pise, etc. Playtime, de Jacques Tati « L’image, nous dit Marc Augé, aujourd’hui, donne sa couleur particulière à la tension entre attente et souvenir qui fait, dès le départ, l’ambivalence du voyage. Les images, avant le départ, sont nombreuses. Elles déferlent sur nos murs et, bien évidemment, à la télévision. Dans les agences touristiques, les dépliants, les catalogues et même les parcours virtuels sur écran qui peuvent être d’ores et déjà effectués chez les mieux équipées d’entre elles permettent de voir avant d’aller revoir. Le voyage s’apparentera bientôt à une vérification : pour ne pas décevoir, le réel devra ressembler à son image ». (p.54).

L’illusion de la rencontre

Après avoir abordé la négation et la falsification de l’espace et du temps ; ainsi que la consommation superficielle du territoire visité ; abordons à présent l’illusion de la rencontre. En effet, nombreux touristes voyagent pour rencontrer d’autres cultures, et rencontrer d’autres personnes. Notons qu’il est paradoxal que moins les gens se parlent « ici », plus ils veulent aller « là-bas » pour rencontrer l’autre… Mais laissons une nouvelle fois la parole à Marc Augé : « Le charme des destinations lointaines tient en partie à l’illusion qui nous portent à croire que voyager permet de connaître les autres. Illusion dans l’immense majorité des cas, et illusion à peu près inévitable, dont le recours à la caméra révèle la nature : car, si les autres peuvent être, devraient être, un objet de rencontre, ils ne sauraient être un objet de visite, comme les fauves du Kenya ou les chutes du Niagara. […] Ceux que l’on vient filmer ne sont qu’eux-mêmes illusion, une illusion qui répond au désir des visiteurs : illusion du pittoresque, illusion de la couleur locale. […] Si nous n’étions animés que par le désir de rencontrer les autres, nous pourrions le faire aisément sans sortir de nos frontières, dans nos villes et nos banlieues. » (p.56)